VIDEO - "Neruda" : le portrait ironique et mordant d’un ogre de la liberté

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NOTRE AVIS - "Neruda", le nouveau long-métrage du réalisateur chilien Pablo Larraín, relate un pan méconnu de l’histoire du poète du même nom. Un anti-biopic pertinent, entre réalité et fantasme, à découvrir dès ce mercredi en salles.

Avec ses poèmes fougueux, passionnés et engagés, Pablo Neruda a fait de sa prose un langage universel, se hissant dans son Chili natal comme le drapeau d’une gloire nationale. Comme un imposant étendard promis aux vents de la postérité. Une sorte de mythe intouchable, inapprivoisable, gravé dans le marbre de la conscience collective, que seul son compatriote Pablo Larraín pouvait venir lutiner. Avec Neruda, le cinéaste de 40 ans a opté pour ce qu’il sait faire de mieux : aller à rebours des normes, des conventions narratives en vigueur, pour singulariser à l’extrême le portrait de son sujet.


Hors des clous hollywoodiens, il s’empare en effet du biopic et de ses contours pour mieux l’émietter, révoquant manu militari toute parenthèse liée à la naissance, l’enfance ou l’adolescence. Son drame au remugle policier s’ouvre précisément en 1948, année où la Guerre Froide a fait des métastases jusqu’au Chili. A cet époque, Pablo Neruda occupe un poste de sénateur et ses positions communistes lui attirent les foudres du président populiste Gabriel Gonzalez Videla, qui ordonne son arrestation. S’ouvre alors pour le poète, comme pour ses frères de pensée, une fuite vers l’avant et un passage dans la clandestinité.

Tout sauf un biopic académique

C’est souvent dans le mouvement et le tumulte qu’un homme se révèle le mieux. Pablo Larraín l’a bien compris. Fuyant comme la peste l’idée d’une représentation purement hagiographique, il s’attache à dépoussiérer, entre chaque pas de Neruda, l’éternisation de sa légende. Un époussetage en règle qui désacralise l’homme, souvent englué dans ses contradictions -le prolétaire aux usages d’aristocrate, l’égo-centré qui compte représenter le peuple-, tout en révérant sa force créatrice et sa passion hédoniste. Pour consolider son propos, le scénario s’appuie sur un personnage passionnant, digne récipiendaire de la poésie de Neruda : son persécuteur, l’inspecteur Óscar Peluchonneau, qu’incarne Gael Garcia Bernal.


De ce face-à-face, à la fois drolatique et inquiétant, va jaillir toute la puissance onirique du poète chilien. Et Larraín d'immortaliser ce jeu du chat et de la souris comme on écrit un texte. Au creux de chaque image, impeccablement éclairée par le chef-opérateur Sergio Armstrong, affluent des mots. Des lettres dans des paysages de western, des phrases dans les bordels et les institutions étatiques, des virgules sur les sourires, les extases et les silences. Au fil d’un récit non-linéaire et fantasmatique, qui célèbre le mystère comme la jouissance, ce long métrage ironique et mordant résonne comme le cri silencieux d’un héros romanesque, épique, libertaire, fait de défauts, de chair et de sang. A lire sur grand écran, donc.

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