Fumeurs cherchent menthol désespérément : les ruses des cigarettiers pour leur fournir leur dose de fraîcheur

Fumeurs cherchent menthol désespérément : les ruses des cigarettiers pour leur fournir leur dose de fraîcheur
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PARADE – Depuis le 20 mai, le menthol est interdit dans les produits du tabac. Mais, si les fumeurs de menthol rivalisent d’ingéniosité pour avoir leur dose de menthe poivrée, les industriels du tabac ne sont pas en reste.

Florence fume des cigarettes mentholées depuis des années. Quand elle a appris, en mai, que ces cigarettes allaient être désormais interdites en France, elle s’est fait à l’idée : elle allait arrêter. "Je me suis habituée aux mentholées, plus douces", raconte-t-elle. "Je ne me voyais pas repasser à des cigarettes 'normales'". 

Sauf que, à ce moment, son buraliste lui a montré un nouveau produit : des petits cartons, aromatisés à la menthe, qu’on glisse dans le paquet, et qui vont ainsi parfumer les cigarettes de leur odeur. "Cela coûte moins d’un euro", raconte Florence. "J’ai commencé, et ça fait très bien l’affaire." Sauf que depuis quinze jours, mon buraliste n'en a plus, parce qu’il croule sous les demandes. J’ai fait le tour des autres bureaux de tabacs du quartier, ils sont tous dévalisés. Un commerçant m’a dit qu’ils étaient en rupture de stock, et qu’ils ne seraient livrés qu’en août." Visiblement, elle n'est pas la seule Parisienne addict aux mentholées à chercher des alternatives. Depuis, sur les conseils d’une amie, elle a acheté un petit flacon d’huile essentielle de menthe, dont elle saupoudre quelques gouttes à l’intérieur de ses paquets. 

Trucs et astuces

La date du 20 mai dernier a en effet marqué un tournant, pour les fabricants de cigarettes, dans l'Union européenne : la vente de cigarettes et de tabac à rouler aromatisés au menthol y est désormais interdite. Une mesure qui fait suite à la directive européenne sur les produits du tabac de 2014, qui a interdit les "arômes caractérisant" dans les cigarettes et les tabacs à rouler, à cette époque. Exit la vanille, fruit des bois... Mais un délai - plutôt un sursis -  avait été accordé au menthol. Délai lui aussi évaporé.

Ces petites cartes aromatiques qu'utilise Florence sont fabriquées par Rizla, le fabricant de feuilles de cigarettes (du groupe Imperial Brands Plc, l’un des cinq grands groupes de tabac internationaux ). Elles sont arrivées dans les bureaux de tabac en janvier, et font partie des petites ruses mises en place par les fabricants de cigarettes, pour contourner l'interdiction des cigarettes mentholées. Ces cartes ne tombent pas sous le coup de l’interdiction, car elles sont considérées comme des accessoires pour fumeurs et non comme des produits du tabac. Un autre groupe, Rival Japan Tobacco Inc. a lui lancé des cigarillos - de petits cigares qui sont eux aussi exemptés de l'interdiction - avec des capsules qui libèrent du menthol sur simple pression d'un bouton. Philip Morris lui, s'est lancé il y a quelques mois  sur le créneau du tabac à chauffer, une alternative exemptée d’interdiction, avec IQOS, une cigarette électronique. Autre astuce : des filtres aromatisés pouvant être utilisés pour rouler son propre tabac.

Ces contournements sont néanmoins déjà dans le viseur des anti-tabac. En mai dernier, tout en saluant l'interdiction des cigarettes au menthol, le Comité national contre le tabagisme incitait déjà le législateur à aller plus loin : car l’interdiction ne court que pour les cigarettes et le tabac à rouler, et non pour l’ensemble des produits de l’industrie du tabac. "Depuis plusieurs mois, les cigarettiers redoublent de créativité pour proposer de nouveaux produits mentholés, échappant à la législation : cigarillos mentholés, tabac chauffé mentholé, cigarettes électroniques mentholées", indiquait le CNCT.

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Mais tout est bon pour fournir tout de même aux fumeurs leur dose de menthe fraîcheur ou poivrée. Car l'enjeu est important pour les groupes de tabac. Ces cigarettes mentholées représenteraient, selon Jose Becerril, analyste chez Euromonitor  cité dans une analyse du cabinet d'expertise Bloomberg, moins de 5% du marché en Europe. Mais elles génèrent 11 milliards de dollars de ventes à travers le continent. Et en France, selon le site le Monde du tabac, ces produits représentent en moyenne 8% des ventes d’un débitant de tabac. Environ, un million de consommateurs sont concernés.

Mais, alors, que vaut ce produit "de remplacement", ce petit bout de carton ? Le produit est encore plutôt passé inaperçu auprès des professionnels de la santé. "Je découvre cela, nous n’avons pas encore de recul", indique à LCI un pharmacien de quartier. "Mais en soi, l’huile mentholée ou le menthol n’est pas nocive, on peut en manger, en inhaler… Après, les huiles essentielles, c’est concentré, et il n’y a pas que du parfum, il y a aussi des molécules actives qui vont venir parfumer la cigarette. Et en mode combustion, la question se pose de savoir si cela peut devenir nocif. On sait de plus en plus que tout ce qui est brûlé n’est clairement pas bon à inhaler."

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En réalité, si les fumées aromatisées ont été ciblées par les lobbies anti-tabac, c’est surtout parce qu’elles sont accusées de favoriser la dépendance des fumeurs, en masquant l’âpreté de la fumée. Ce qui inciterait donc notamment les jeunes, ou encore les femmes, à plonger dans le tabagisme. 

"Le menthol est interdit, non pas parce que c’est toxique, mais parce que cela anesthésie un peu les voies respiratoires", explique à LCI le docteur Bertrand Dautzenberg, tabacologue et président de Paris sans tabac. "C’est trompeur car cela masque le fait que la fumée soit irritante,qui, normalement permet aux fumeurs de limiter leur consommation. Donc les gens qui fument des mentholées les inhalent bien plus profondément, plus profond au fond du poumon, et en fument davantage."

Un addictif puissant qui brouille les perceptions des consommateurs- Comité national contre le tabagisme

Dans son communiqué, le Comité national contre le tabagisme précisait aussi : "En plus de ses vertus aromatiques, le menthol est un addictif puissant, et joue un rôle de rabatteur des jeunes générations vers le tabagisme. En édulcorant le goût du tabac, il facilite l’initiation au tabagisme, en renforçant les mécanismes d’addiction, il en complique la sortie." Par ailleurs, le menthol, traditionnellement associé à l’univers médical et de la santé, "participe à brouiller les perceptions des consommateurs, sous-estimant les risques sanitaires réels encourus.

Ces petites cartes sont donc "un produit nouveau, il faudra se pencher sur les composants", estime le docteur Bertrand Dautzenberg. "Mais en tout cas, sur l’aspect et sur la forme, c’est prendre les législateurs et les agents de santé publique pour des idiots ; l’enjeu est de tromper les clients, et garder les fumeurs accrochés, et qu'ils ne diminuent pas leur consommation." 

Tout dépendra aussi du comportement des fumeurs - et surtout fumeuses, les femmes et les jeunes sont particulièrement clients - de mentholées. La disparition du menthol les convaincra-t-elle d'arrêter ?  Une étude menée par Georgetown university montre que les fumeurs les plus jeunes, tenteront plus facilement ces autres alternatives au tabagisme, tandis qu'un fumeur de longue date, peut-être plus puriste dans l'âme, aura tendance à (tenter d’) arrêter.

Mais les fumeurs de mentholées sont peut-être moins accro que les autres. Une étude menée par l’Université de Toronto au Canada, pays qui a interdit le tabac aromatisé au menthol en octobre 2017, montre en tout cas que, un an plus tard, les taux d'abandon chez les fumeurs de menthol sont plus élevés que ceux des fumeurs non tabac non mentholés.

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