Argent dans le couple : pourquoi le prélèvement à la source peut instaurer un nouveau rapport entre deux conjoints

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Impôts et prélèvement à la source : le grand basculement

SUJET SENSIBLE - Alors que la majorité des couples disent mettre totalement leurs revenus en commun, l'arrivée du prélèvement à la source est susceptible de perturber les arrangements trouvés jusque-là pour gérer le budget du foyer. LCI a demandé à une sociologue et une psychologue en quoi ce nouveau système pouvait bouleverser les habitudes.

N'en déplaise aux idéalistes, on ne peut pas vivre d'amour et d'eau fraîche car dès qu'un couple s'installe, les factures arrivent. Mais si jusqu'ici la répartition des dépenses pouvait reposer sur des arrangements plus ou moins acceptés par chacun des conjoints, l'arrivée de la retenue à la source de l'impôt sur le revenu est désormais susceptible de bousculer les habitudes des 19 millions de foyers imposables (soit la moitié des ménages), dont environ 12 millions mariés ou pacsés. 

Or l'argent, sujet ô combien sensible, "est une source de tension pour l'écrasante majorité des personnes vivant en couple et même de conflit sérieux pour près de la moitié d'entre elles", assure à LCI la psychologue et psychanalyste Marie-Claude François-Laugier, auteure notamment de L'argent dans le couple et la famille (Payot).  Les différents sondages réalisés à ce sujet sont unanimes. Déjà dans les années 2000, une étude Sofres révélait que 88% des Français vivant en couple admettaient que les questions d'argent provoquaient des tensions et 45% des disputes importantes, quels que soient les revenus. Dans un autre enquête réalisée en 2014 par YouGov, 3,4% des couples reconnaissaient aussi que l'argent avait même été un motif de rupture.  

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Tout dépend cependant des pratiques de chacun, les statistiques montrant que 64% des couples pratiquent une mise en commun totale de leurs revenus, 18% une mise en commun partielle et 18% une séparation totale. Marc et Clotilde* parents de deux jeunes enfants, n'ont par exemple qu'un seul et unique compte joint. "Nous partageons tout, souligne Marc. Chacun fait ses dépenses avec ce seul compte. Pour des raisons d'organisation, je gère les factures sans que ma compagne n'ait à s'occuper de rien".  

A l'inverse, Isabelle et Frédéric, ni mariés ni pacsés (déclarant donc leurs impôts séparément, conformément aux règles fiscales) et parents d'une adolescente, gèrent chacun de leur côté leurs comptes bancaires personnels en totale autonomie. Enfin, Carole et Vincent, pacsés sans enfant, disposent chacun d'une carte bancaire, utilisée au cas par cas, et répartissant automatiquement 50% de la dépense sur leurs deux comptes respectifs pourtant bel et bien séparés . "Ce système nous permet de garder chacun notre compte sans avoir à calculer sans cesse qui doit combien à l'autre", apprécie-t-elle. 

La sociologue Caroline Henchoz, enseignant chercheur à l'université de Fribourg, en Suisse, signale à LCI que "les personnes qui disent faire compte commun se gardent toutefois souvent une petite poche d'autonomie financière. L'affirmation de fonctionner comme une entité économique est ainsi en partie biaisée". Pour cette universitaire, auteure d'un ouvrage intitulé Le couple, l'amour et l'argent - La construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse (Harmattan), "conserver une somme à soi permet en effet d'effectuer certaines dépenses sans prendre l'avis du conjoint ni obtenir son consentement".

Un taux de prélèvement unique pour le foyer attribué par défaut

Dorénavant, le nouveau mécanisme de prélèvement à la source, poussera sans doute certains à clarifier le flou qui pouvait régner jusqu'ici dans la gestion de leur budget familial. Car désormais, dès ce mois de janvier 2019, les salaires, pensions de retraite, indemnités de chômage, d'arrêt maladie ou de congé maternité seront en effet automatiquement amputés de l'impôt. 

A l'heure actuelle, 94 % des contribuables n'ont cependant pas modifié le choix proposé par défaut par l'administration fiscale. Il consiste à se voir appliquer un taux unique pour les deux conjoints, calculé automatiquement sans distinguer les revenus de l'un ou de l'autre. A peine 5% ont opté pour un taux "individualisé", déterminé par le fisc en fonction des revenus respectifs. Le 1% restant a choisi le taux neutre qui permet de ne pas dévoiler son taux réel à son employeur mais implique une régularisation.

Certains perçoivent l'impôt comme une dépense collective au sein du couple - Caroline Henchoz, sociologue à l'université de Fribourg

Rien d'étonnant à ce que ce taux unique pour le foyer reste très majoritaire, aux yeux de Caroline Henchoz : "Ce taux unique implique pour chaque conjoint un prélèvement proportionnel à son salaire. Il reste donc fonction du revenu de chacun. Ce qui peut être considéré comme juste et acceptable même si ce calcul favorise celui qui gagne davantage non seulement parce qu'il gardera plus de revenus à disposition mais aussi en raison de la progressivité de l'impôt (en cas de taux individualisé, celui qui gagne plus se voit attribuer un taux supérieur et, à l'inverse, celui qui gagne moins un taux inférieur, NDLR).

La sociologue explique en effet que "certains perçoivent l'impôt comme une dépense collective au sein du couple au même titre que l'appartement ou la nourriture par exemple". Ce taux de participation identique mais au prorata du salaire est donc peu remis en question, sauf quand ce sont les femmes qui gagnent le plus, remarque-t-elle : "Pour de nombreuses personnes, il est plus acceptable que le pourvoyeur principal de revenu garde davantage d'argent à disposition quand il est masculin que quand il est féminin".

Parler de ses intérêts contrevient à l'idéal de la relation de couple- Caroline Henchoz, sociologue à l'université de Fribourg

Selon elle, si les conjoints conservent ce taux unique attribué par défaut, c'est sans doute aussi parce qu'ils n'ont pas cherché à aborder cet épineux sujet. "On peut imaginer que celui qui souhaite bénéficier d'un autre taux est celui qui est pénalisé. Or les questions financières et économiques sont peu évoquées au sein du couple quand il s'agit de discuter de ses intérêts personnels et de les mettre en avant. En revanche, le budget des vacances, par exemple, s'invite volontiers dans les discussions. Cela renvoie à l'idée que, quand on est en couple, a priori on s'aime et on ne compte pas. Ainsi, parler des ses intérêts contrevient à cet idéal de la relation de couple", observe Caroline Henchoz.

Mais plutôt que de laisser s'installer les frustrations et les rancoeurs, la psychologue Marie-Claude François-Laugier estime pour sa part que cette réforme du mode de collecte de l'impôt est une opportunité pour revoir sa façon gérer les dépenses. "La mise en place du prélèvement à la source est l'occasion de reparler du budget commun pour trouver un fonctionnement qui convienne aux deux conjoints. Bien sûr, cet accord n'éliminera pas tous les conflits mais permettra néanmoins de remettre de l'ordre dans la répartition des dépenses surtout pour ceux qui ont vécu dans une approximation totale les années précédentes", préconise-t-elle.

"Engager la conversation calmement afin de trouver un système qui fasse consensus"- Marie-Claude François-Laugier, psychologue à Paris

Plus facile à dire qu'à faire. Il est pourtant salutaire pour les couples de "parler d'argent pour ne pas avoir à en parler tous les jours", abonde Marie-Claude François-Laugier. Elle signale que le sujet de l'argent surgit toujours tôt ou tard dans les consultations, même quand ses patients ne sont pas venus pour parler de cela.

"Il convient alors d'engager la conversation calmement, et certainement pas sur le ton de la guerre, afin de trouver un système qui fasse consensus, conseille la psychologue. L'idéal est que chacun contribue à un compte commun (consacré aux dépenses telles que loyer ou remboursement du crédit immobilier, taxe d'habitation...) au prorata de ses revenus - y compris désormais amputé de l'impôt - et garde par ailleurs une part pour son compte personnel. Dans cette logique, opter pour un taux de prélèvement à la source individualisé peut alors être une sage décision pour éviter certains conflits".  

*Les prénoms ont été modifiés

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