"Black, blanc, beur", le retour, 20 ans après ? "On est dans un climat de doute qui n'est guère éloigné de celui de 1998"

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INTERVIEW - La formidable épopée des Bleus, qualifiés pour la finale de la Coupe du monde de football, dimanche 15 juillet, fait revenir dans les conversations une vieille connaissance, le controversé slogan "black, blanc, beur". Épiphénomène de la Coupe du Monde, il en dit toutefois beaucoup plus sur les enjeux de notre société, estime l'historien Pascal Blanchard pour LCI

Le bon parcours de l'équipe de France de football, qualifiée pour la finale de la Coupe du monde, a réveillé un célèbre slogan, né de la victoire des Bleus en 1998 : "Black, blanc, beur", référence à la diversité des joueurs de la sélection bleue. Dans la bouche de certains commentateurs, politiques, mais aussi des personnes venues fêter de concert la victoire sur les Champs-Elysées mardi soir. 


Horripilant pour l'extrême droite, ce slogan est aussi synonyme d'hypocrisie pour des Français d'ascendance maghrébine, antillaise ou subsaharienne, qui n'y voient qu'une façon de masquer les discriminations dont ils restent victimes. LCI a interrogé  l'historien de l'immigration Pascal Blanchard, co-auteur du documentaire "Les Bleus : une autre histoire de France, 1996-2016".

LCI : Que vous inspire la résurgence, depuis quelques jours, du célèbre slogan "black, blanc, beur" ?

Pascal Blanchard : Nous sommes dans un climat de doute, qui n’est guère éloigné de celui de 1998. On l’a tous oublié, mais la victoire à la Coupe du monde 1998 arrive après une longue séquence politique autour des sans-papiers, après le durcissement des lois sur l'immigration en 1995 et 1996. Aujourd’hui, les débats tournent autour de la montée des populismes, la fermeture des frontières, le débat sur l’intégration, la peur de l’islam etc…

LCI : En 1998, qu’évoquait l’expression "black, blanc, beur"?

Pascal Blanchard : "Black, blanc, beur", ce sont des mots très chargés, mais mis pour la première fois sur le même plan que les couleurs nationales, bleu, blanc, rouge et des trois mots de notre devise, Liberté, égalité, fraternité. Il y a l'idée de mettre tout le monde au même niveau du succès. Chacun peut se reconnaître dedans. Avec ce slogan, sur lequel ont surfé des publicitaires, on dit des mots qui n'existaient pas avant. Oui, il y a des noirs, des arabes, des blancs, et tout ça, ça fait la société française. C'est important de le rappeler, parce qu'il a fallu du temps pour que cette société regarde sa diversité. L'immigré arabe, jusque dans les années 1970, ne devait pas être vu. Et puis il y a eu la Marche des beurs, en 1983. Et enfin, en 1998, ce rappel : "Nous sommes là chez nous !"

LCI : Dans "black, blanc, beur", le fait que "blanc" soit le seul terme à ne pas être détourné, contrairement à "beur" pour arabe et "black" pour noir, est-il significatif ?

Pascal Blanchard : "Beur" est un pur produit de l'histoire de l'immigration, avec une contraction du mot "arabe" en verlan, il appartient donc à la culture banlieue. "Black" renvoie au fait que, depuis la Seconde guerre mondiale, les noirs américains sont toujours perçus plus positivement que les noirs antillais ou africains. La culture noire américaine (musique, rap, basket...) a fait que le terme "black" a été plus valorisé que "noir". Ces deux mots-là ont donc une histoire. "Blanc", par contre, renvoie à l'incapacité des gens à se penser à travers le fait qu'ils soient blancs. C'est un exercice que je fais souvent avec Lilian Thuram lors de conférences avec des enfants. Quand on leur demande ce qu'ils sont, ils nous répondent : "On est normal". Qu’est-ce que ça veut dire : "C'est être blanc". Quelque part, cela signifie que, quand on est blanc, on se pense en dehors de notre couleur. Volontairement ou pas, qu'on l'ait pensé ou pas, qu'on le critique ou non, quand on dit "immigration", il y a une distinction entre le blanc, la norme, et les autres.

Il n'empêche que des gamins, grâce au foot, se sont sentis français. Et ce n'est pas un petit sujet. Pascal Blanchard

LCI : La connotation du mot "blanc" a-t-elle changé en 20 ans ?

Pascal Blanchard : Oui, et ce n'est pas moi qui le dit : le président de la République a, dans un discours récent, utilisé le terme "mâle blanc". Si j'avais travaillé, il y a 20 ans, sur un programme où je parlais de l'identité blanche, les gens m'auraient regardé avec des yeux exorbités en me demandant de quoi je parlais. Aujourd’hui, on sait de quoi on parle, on sait qu'il y a une histoire, il est admis qu'être blanc, ce n'est pas juste une couleur de peau. C'est un récit historique, comme le fait d'être noir ou arabe. Lilian Thuram a cette phrase que je trouve très éclairante sur le sujet : "Je suis devenu noir quand je suis arrivé en métropole à l'âge de 9 ans".

LCI : Au-delà du symbole, est-ce que cela s’est traduit par des avancées concrètes ?

Pascal Blanchard : Je dirais que "black, blanc, beur" a servi de booster. Cela a amené de la diversité dans le journalisme : Harry Roselmack, Audrey Pulvar... Dans d'autres domaines, des évolutions ont également été notées : la politique de la ville, la façon dont sont construites les listes électorales. Ça a pas mal changé, même si ça ne va jamais assez vite et que l'égalité n'est pas du tout là... il n'empêche que des gamins, grâce au foot, se sont sentis français. Et ce n'est pas un petit sujet.

LCI : Après la victoire de 1998, ce slogan tombe rapidement aux oubliettes.

Pascal Blanchard : Les discours de la droite anti-migrants, de l'extrême droite, se repositionnent vite. En 2002, l'équipe de France n'y arrive pas. Elle est battue par le Sénégal, quelques semaines après que Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour. L'échec des champions du monde est vu comme celle de personnes qui ont pris tellement d'argent qu'elles ne savent plus jouer. En 2010, après leur grève de Knysna, ils sont même traités de racailles...

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C’est vraiment une génération de l'intégration, une génération des quartiers, beaucoup plus mûre que celle de Knysna. Pascal Blanchard

LCI : Et le slogan réapparait aujourd’hui, avec la victoire.

Pascal Blanchard : Oui, car tout le discours qui consiste à dire que l'Afrique, les immigrés ne nous amènent rien, que l'intégration en fonctionne pas est réduit à zéro parce que sept jeunes de la sélection sont issus des quartiers populaires d'Ile-de-France (Mbappé, Kimpembe, etc), et que 78% des joueurs sont soit issus des outre-mer, soit de l’immigration. Ce n'est pas la génération de 1984, celle de Platini, vainqueure de l'Euro 1984, qui comptait dans ses rangs des joueurs issus de l'immigration intra-européenne. Ni celle de 1998 où encore beaucoup étaient nés, soit dans les outre-mer (Thuram) ou à l’étranger (Desailly). C’est vraiment une génération de l'intégration, une génération des quartiers, beaucoup plus mûre que celle de Knysna, qui amène à la victoire et qui a un parcours exemplaire.

LCI : Aujourd'hui, ce slogan a-t-il encore du sens ?

Pascal Blanchard : Mardi soir, des jeunes de toutes origines ont vécu ce que nous avons vécu en 1998. Bien sûr, ce n'est pas parce que 23 hommes auront cavalé sur un terrain pour gagner la Coupe du monde qu'on sauvera une nation de 65 millions d'habitants. Mais au moment où certains ont peur, où on dit qu'on va fermer les portes de l'Europe pour rester entre blancs et entre vieux pour mourir ensemble, ça fait du bien. Pour l'Espagne, éliminée très tôt ou l'Italie, même pas qualifiée, c'est une sacrée réflexion. Ces pays ont autant colonisé que nous, et ils ont des équipes blanches. La Belgique, la France - l'Angleterre dans une moindre mesure - ont des équipes diverses. Ça ne veut pas dire, comme en témoigne le destin de l'Allemagne, équipe multiculturelle s'il en est, au seinde laquelle les joueurs issus de l'immigration ont été la cible de critiques violentes après leur élimination. Le slogan "black, blanc, beur" est éphémère et l'opinion, changeante sur de telles questions.

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