"L'objectif est avant tout politique" : comment la Coupe du monde sert les intérêts de Poutine

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LE MONDIAL DE POUTINE – Du 14 juin au 15 juillet prochains, la Russie accueille la Coupe du monde. Un événement crucial pour le chef de l'Etat, qui a bien l'intention d'utiliser le sport comme instrument de "soft power" afin de promouvoir son autorité. Décryptage de cette stratégie avec Lukas Aubin, chercheur à l’université de Nanterre.

Quand football et diplomatie font bon ménage. Quatre ans après les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi, Vladimir Poutine a une nouvelle occasion grâce à la Coupe du monde d'utiliser le sport comme instrument de "soft power" afin de promouvoir la Russie. "Sa" Russie. Une stratégie orchestrée depuis plusieurs années, comme nous l'explique Lukas Aubin, chercheur en géopolitique à l’université de Nanterre, spécialiste du rôle stratégique joué par le sport dans la Russie contemporaine.

L’objectif est avant tout politique : montrer la grandeur russe et le retour de la RussieLukas Aubin

LCI : Ces dernières années, la Russie est parvenue à accueillir plusieurs grandes compétitions sportives, en particulier les JO de Sotchi en 2014. La Coupe du monde constitue-t-elle un aboutissement ?

Lukas Aubin : Quand Poutine récupère la Coupe du Monde, l’objectif est avant tout politique : montrer la grandeur russe et le retour de la Russie depuis une dizaine d’années. C’est là que le "soft power" prend tout son sens : cela se traduit à travers l'utilisation du territoire, puisque onze villes vont participer à l'événement, toutes situées sur la partie européenne de la Russie. Le but ? Montrer une Russie diverse, notamment en termes de population. Par exemple à Kazan : la moitié de la population y est orthodoxe, l'autre est musulmane. En hébergeant des matches, la ville va véhiculer l'image d'une Russie aux antipodes des clichés racistes parfois véhiculés, voire d'une prétendue intolérance. C'est aussi cela le rôle du "soft power" sportif russe : modifier les représentations que la population internationale - et surtout occidentale - a vis-à-vis de la Russie.

LCI : Concrètement, s'agit-il de montrer une vitrine de la Russie ou de mettre en lumière des changements réels ?

Lukas Aubin : Disons un peu des deux. D'un côté, on cherche à montrer quelque chose que l'on n'a pas l'habitude de voir concernant la Russie. Aujourd'hui, la plupart des villes d'un million d'habitants ont été rénovées, sont modernes et la population y vit relativement bien. Contrairement à l'image souvent véhiculée d'une Russie pauvre. De l'autre, il y ces petites villes ou ces campagnes qui sont un autre problème, où la pauvreté est réelle. C'est là qu'on peut parler de "village Potemkine" : la Russie va montrer une vitrine déformée car les touristes et les supporters ne vont passer que par les grandes villes, en évitant ces régions plus pauvres et en difficulté. Cela s'était déjà observé à Sotchi en 2014 : tout avait été reconstruit autour de la ville, toute la bordure de la Mer Noire avait été rénovée, donnant un air de "village Potemkine" au lieu.

LCI : En organisant des compétitions sportives, Vladimir Poutine soigne-t-il également une image russe écornée par les conflits en Crimée, en Ukraine ou en Syrie ?

Lukas Aubin : En effet, même s'il faut bien se souvenir que quand la Russie obtient Sotchi et le Mondial, nous sommes en 2007 et 2010. Le pays avait alors une vraie dynamique de modernité, une volonté d'ouvrir ses frontières. Entre temps, les dossiers diplomatiques ont changé la façon dont le sport est utilisé : davantage dans la réaction que l'action, notamment avec des affaires comme celle du dopage ou Skripal. Ce qui semblait être une bonne idée au départ n'en est plus forcément une dans le contexte géopolitique actuel. C'est à se demander si la Russie y gagne réellement quelque chose à l'échelle internationale. Il y aura probablement un boycott durant la compétition, des petites phrases… A quoi faut-il s'attendre L'événement sportif pourrait se retourner un peu contre la Russie, même si les Etats-Unis et l'Ukraine ne seront pas présents.

"Le fonctionnement sportif russe est voué à être corrompu"Lukas Aubin

LCI : Les JO de Sotchi ont-ils été le point de départ de ce "soft-power" sportif ?

Lukas Aubin : Il y a eu plusieurs étapes : tout d'abord, quand Poutine fait un discours en 2002, à la fin des JO de Salt Lake City, où la Russie termine quatrième, une humiliation pour le pays habitué à briller aux Jeux d'hiver. Devant les médaillés, il explique que le pays doit reconstruire son modèle sportif. Vient ensuite une autre période, entre 2009 et 2013, après la demi-finale à l'Euro : Poutine et Medvedev commencent à faire passer des lois, expliquant que le sport doit être utilisé comme un élément de soft power en Russie. Cela passe par le fait d'attirer des événements sportifs internationaux. On peut aussi parler de 2007, quand Poutine se déplace en personne au Guatemala pour défendre la candidature de Sotchi, emmenant dans ses bagages de la neige pour prouver qu'elle existe bel et bien.

LCI : Cette stratégie s'est toutefois accompagnée de scandales, tel que de la corruption..

Lukas Aubin : La corruption n'est pas nouvelle en Russie. La construction du stade de Saint-Pétersbourg a par exemple été accompagnée d'une polémique, mêlant corruption et méconnaissance du terrain par les entreprises impliquées. Cela a entraîné des retards, et donc des surcoûts, avoisinant le milliard de dollars… C'est l'un des stades les plus chers du monde (ndlr : 670 millions d'euros). Au fond, le fonctionnement sportif russe est voué à être corrompu car il est pyramidal, avec trois degrés d'acteurs : les sportifs, les politiques et les oligarques. Les seconds séduisent ces derniers pour arriver à des fins politiques. Dans le même temps, les oligarques utilisent les politiques pour ne pas avoir de problèmes vis-à-vis des autorités. En clair : pour montrer pattes blanches auprès du Kremlin, le financement d'un stade se révèle une bonne idée.

Malgré tout, le sport se développe beaucoup depuis l'arrivée au pouvoir de PoutineLukas Aubin

LCI : La population en profite-t-elle ?

Lukas Aubin : Concernant le Mondial, les billets sont un peu moins onéreux pour eux que les étrangers. Ils restent quand même chers et la plupart des personnes que j'ai rencontrées en Russie m'ont expliqué qu'ils n'allaient pas pouvoir en profiter. Malgré tout, le sport de manière générale se développe beaucoup depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine. On observe une réelle dynamique : la population est passée de 20 à 46% des personnes pratiquant régulièrement un sport. Cela est encore plus flagrant chez les jeunes, qui sont 70% à en pratiquer un régulièrement. Cela est lié aux infrastructures mais aussi à la personnalité de Poutine : il se met en scène, pratiquant du judo pour montrer qu'il faut s'éloigner de l'alcool ou de la drogue. La population la plus jeune du pays, qui n'a connu que lui, est assez influencée.

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