France-Croatie : une victoire en Coupe du monde peut-elle sauver le moral des Français ?

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INTERVIEW - Si la France est sacrée championne du monde de foot ce dimanche, la liesse sera à son apogée. Mais jusqu’à quand ? Le sociologue Patrick Mignon explique à LCI pourquoi la fête sera de courte durée... et comment la prolonger.

En juin dernier,  la confiance des ménages s’est détériorée, atteignant son plus bas niveau depuis août 2016. Mais aujourd’hui la France s’apprête à vivre un week-end de fête. Qui durera jusqu’au dimanche soir si elle est championne du monde. Alors jusqu’à quand tiendra cette ferveur ? LCI l’a demandé à Patrick Mignon, sociologue et chercheur à l’Institution National du Sport de l’Expertise et de la Performance (INSEP). Il est notamment l’auteur de La passion du football (Odile Jacob, 1998) et analyse l’effet d’une éventuelle victoire sur la société française.

LCI : Quels sont généralement les effets sociologiques d’une victoire sportive sur un groupe de supporter ? Et peuvent-ils être reproduits à l’échelle d’un pays ?

Patrick Mignon : Les effets d’une victoire fonctionnent par catégorie. Si on prend l’exemple d’un club de foot comme celui de Marseille, ses supporters sont très organisés. Donc, avec une victoire, il y a une satisfaction immédiate. Et elle perdure car elle s’inscrit dans un patrimoine commun. Il y a une capitalisation dans la durée. Par contre ce n’est pas le cas pour un pays. On l’a vu en 1998 par exemple. Les sondages d’opinion étaient au plus haut après la victoire, mais ce n’est pas allé plus loin. Je pense que ce sera la même chose cette année. Il va y avoir une superbe ambiance, on va se réunir sur les Champs. Mais il n’y aura pas de capitalisation de cette victoire au long terme, car un pays est formé de groupes trop hétérogènes. Et la victoire ne remontera réellement le moral qu’aux groupes liés au foot, avec plus de personnes qui s’inscrivent en club par exemple.

LCI : L’idée qu’un pays puisse aller mieux en effaçant ses différends et ses différences grâce à la cohésion de son équipe de foot, vous en pensez quoi ?

Patrick Mignon : C’est un mythe si on s’arrête à ce simple discours de cohésion. Si on dit ‘’voilà on a ressoudé le pays grâce à cette victoire’’, on est dans l’illusion. En 1998 les Français se félicitaient de voir le drapeau français côtoyer celui de l’Algérie sur les Champs-Elysées. Ça n’a pas duré. Par contre ce n’est pas un mythe si ceux qui veulent faire perdurer ce sentiment font des efforts. Par exemple un professeur qui veut souder les rangs de sa classe peut utiliser la symbolique autour de cette victoire comme argument. Là ça peut marcher. Mais un gars qui travaille en entreprise et n’a qu’une idée vague de comment fonctionnent les relations entre citoyens, il ne va pas pouvoir faire grand-chose. Donc ce sont des questions externes à la simple victoire qui entrent en jeu. Evidemment les émotions peuvent être très, très, fortes en cas de victoire, mais il faut savoir comment leur donner une stabilité, les faire perdurer, faire revivre ce sentiment dans le temps. Et pour ce faire il faut des institutions. Ce qu’on appelle le socialisme des émotions. C’est ce sur quoi se basent les religions ou les partis politiques. Vous construisez une institution autour des émotions des personnes qui croient en la même chose. Et en football cette institution n’existe qu’à l’échelle de groupe de supporters.

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A la rentrée, on revient à la vraie viePatrick Mignon

LCI : La majorité des Français n’ont plus confiance en leurs représentants politiques (66%)*, dont ils sont déçus. Est-ce-que la liesse d’une victoire pourrait se répercuter sur leur vision du président Emmanuel Macron par exemple ?

Patrick Mignon : Non. Absolument pas. Parce qu’à la rentrée on revient à la vraie vie. On rentre de vacances, on reçoit les factures, on regarde ce qu’il nous reste dans les poches, et le discours d’Emmanuel Macron est difficile à entendre pour ces gens-là. Donc une victoire ne suffira pas. Après on verra, peut-être qu'il va prendre quelques points dans les sondages. Mais je ne pense pas que ce sera aussi fort qu’en 1998. Le contexte est différent. Jacques Chirac avait construit son personnage du "bon mec", qui va dans la campagne sentir les vaches. Emmanuel Macron on ne sait pas du tout quel personnage il est. Donc s’il est aussi malin qu’on le dit, il ne fera pas de récupération politique, ce serait trop visible. Et puis on est vacciné contre ces choses-là.

LCI : Est-ce-que une victoire des Bleus en Coupe du monde illustre le message que “La France est de retour” répété par Emmanuel Macron depuis son élection ?

Patrick Mignon : Ça fait dix ans qu’on répète que la France est de retour. Donc qu’il utilise cette victoire comme deuxième argument c’est le plus facile qu’il puisse faire. Ça ne coûte rien, c’est le minimum. Après il peut aussi se demander comment faire comme Didier Deschamps. Comment faire vraiment gagner la France.

* 66% des Français n’ont pas confiance ou pas du tout confiance dans le gouvernement, Baromètre de la confiance politique, janvier 2018, Cevipof (SciencesPo)

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