Frank Leboeuf : "Le plus grand ennemi de l'équipe de France, c'est elle-même"

COUPE DU MONDE 2018

INTERVIEW - Champion du monde 1998 puis champion d'Europe 2000, Franck Leboeuf, consultant de TF1 durant le Mondial brésilien, porte un regard avisé sur les Bleus de Didier Deschamps... et se montre très prudent quant à leurs chances de briller au Brésil dans les prochaines semaines.

Que vous inspire le groupe composé par Didier Deschamps pour ce Mondial ?
C'est une liste homogène. Didier est resté fidèle à ses idées. Il veut former un groupe qui puisse vivre longtemps et bien ensemble, puisqu'il y a aussi l'Euro 2016 en France. À l'instar de notre groupe de 1998, il a créé une sorte de "Club France", qui n'est plus une simple sélection. Ainsi, les internationaux se respectent et même une amitié commence à naître. Avec ce noyau dur d'une quinzaine de joueurs qu'on est sûr de revoir à chaque fois, parce qu'ils sont compétitifs et amènent des résultats, les hommes prennent conscience de l'identité de leur sélection : se battre pour son pays, mettre de côté son ego et accepter celui des autres, se surpasser en toute chose... Il semble que le noyau soit là. Espérons qu'il nous donne un bel arbre.

Didier Deschamps a établi d'entrée une hiérarchie très claire dans son groupe. Est-ce un risque de faire passer la concurrence derrière l'idée de cohésion ?
Cela deviendra une sélection naturelle : ceux qui s'endormiront sur leurs lauriers sortiront de l'équipe. Avec l'enchaînement des matches, on s'apercevra qu'ils n'ont pas la régularité que l'on attend d'eux. Donc s'il prend ces joueurs, c'est qu'il sait qu'ils vont à chaque fois donner le meilleur d'eux-mêmes. Je pense sincèrement qu'il se sert de son expérience passée, en tant que joueur mais aussi en tant qu'entraîneur de club, pour pouvoir forger cet état d'esprit et ne pas être déçu. De toute façon, dans le groupe, cette concurrence existe toujours. Moi, en 1998, j'étais le troisième choix en défense centrale, derrière Laurent (Blanc) et Marcel (Desailly). Et je pense que, par mon travail, je les ai poussés à se maintenir à leur meilleur niveau et même à dépasser ce niveau-là. Du coup, ils ont été parfaits, ce qui nous a amenés très très haut aussi. C'est une bonne concurrence qui permet de garder tout le monde au taquet. C'est précisément ce que Didier cherche avec ses remplaçants.

Comment sentez-vous cette équipe de France ?
Le minimum que l'on puisse attendre, c'est une qualification pour les 8es de finale. Ensuite, c'est très difficile de prévoir. Déjà, on ne sait pas qui sera notre adversaire si on sort de la phase de poules. Si c'est l'Argentine, on tombe sur un monument. Et même si c'est le Nigeria, on va souffrir. Ce sont des gars costauds. Moi, j'ai joué avec Stephan Keshi, je peux vous dire qu'il faut des grosses épaules pour les bouger ! Donc ce sera tout sauf facile. Mais pas impossible. Alors on va garder notre adage "impossible n'est pas français" et on va espérer de toutes nos forces un quart de finale. Après, on ne sait jamais. Advienne que pourra. L'idée, c'est surtout que cette équipe accumule le plus d'expérience possible pour nous offrir un Euro 2016 très décent, puisqu'on sera l'hôte de cette compétition et qu'il faudra au moins atteindre le dernier carré. Ça passe par au moins quatre ou cinq matches d'expérience en Coupe du monde.

Cette équipe de France arrive donc au Brésil sans pression ?
Oui, et ça lui va bien. Avec les Bleus, on a toujours l'impression que c'est quand l'espoir est perdu qu'ils renaissent de leurs cendres. On l'a encore vu en barrages contre l'Ukraine puis ensuite contre les Pays-Bas . Ça laisse entrevoir de belles choses. Le plus grand ennemi de l'équipe de France, c'est elle-même. Elle peut battre n'importe qui pour peu qu'elle soit dans un bon soir. C'est pour ça qu'on est indécis : on ne sait pas quel sera leur état d'esprit à chaque match. Alors Didier attend de voir. Au fur et à mesure.

Quels leaders pourraient s'affirmer durant le tournoi sans qu'on les ait sentis venir ?
J'ai une grande empathie pour Raphaël Varane. Je le trouve déjà très mature même s'il a 21 ans. Après, il a eu de nombreuses blessures dernièrement... Est-ce que son corps va suivre ? Je l'espère car c'est vraiment un élément important. Après, on a ce trio magique au milieu, Pogba, Cabaye et Matuidi. Reste à voir comment il va grandir mais ces trois garçons dégagent déjà beaucoup de sérénité. La grande inconnue, c'est Pogba, qui est très jeune (21 ans). Il vient d'arriver et il faut attendre de voir comment il va évoluer. Mais après le carré magique des années 1980, on tient peut-être une base solide pour le futur avec ces trois-là, un vrai gage de sécurité. Surtout qu'aujourd'hui, la bataille se gagne essentiellement au milieu.

En tant qu'ex-défenseur central, quel regard portez-vous sur la saison de Mamadou Sakho ?
Il a acquis une grande confiance en lui grâce à ce barrage retour face à l'Ukraine. Cette saison, je l'ai vu évoluer plusieurs fois avec Liverpool et je ne l'ai pas senti dépaysé, encore moins dépassé. Il a franchi un cap et c'est aussi à ça que sert l'équipe de France : devenir plus fort en club. Entre Mangala, Koscielny et lui, le choix est forcément difficile. Pour moi, seul Varane est au-dessus. Mais ma préférence va à Varane-Sakho. Il y a des bases et France-Ukraine en est une. Il faut savoir se servir des points de référence. En tout cas, on a une belle défense centrale.

Quels sont vos favoris pour la victoire finale ?
Mon favori, c'est le Brésil, parce qu'il a prouvé l'an dernier avec sa superbe Coupe des Confédérations qu'il pouvait accepter la pression. Il y a un vrai groupe et un collectif bien huilé. Ils peuvent presque aligner trois équipes de très haut niveau. C'est assez monstrueux. Personne n'est à leur niveau et puis, ils seront chez eux. Ensuite, j'attends bien sûr l'Espagne, l'Allemagne, l'ennemi juré du Brésil, et l'Argentine. Même s'il faut aussi se méfier du miracle français (rires).

Votre finale idéale ?
Un Brésil-Argentine pour que ça chauffe vraiment. Sinon, un Brésil-Allemagne.

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