125 ans après sa naissance, le cinéma des frères Lumière est-il en voie de disparition ?

125 ans après sa naissance, le cinéma des frères Lumière est-il en voie de disparition ?

DÉCRYPTAGE – La pandémie de coronavirus a plongé les salles de cinéma dans une crise inédite. Alors qu’on fête ce lundi son 125e anniversaire, l'expérience collective imaginée par les frères Lumière voit son avenir d’autant plus assombri par l’essor des plateformes de streaming qui séduisent non seulement les spectateurs, mais aussi les créateurs. Explications.

C’était le samedi 28 décembre 1895. Dans le sous-sol du Grand Café, une brasserie Art nouveau située boulevard des Capucines à Paris, Auguste et Louis Lumière organisaient la première projection payante de leur Cinématographe.  Sur l'écran : une dizaine de courtes séquences devenues mythiques : La sortie de l'usine Lumière à Lyon, La Voltige, La Pêche aux poissons rouges ou encore Le repas de bébé...

Ils ne seront que 33 à vivre l'expérience, beaucoup jugeant le tarif d'un franc trop élevé au regard du prix des spectacles de l'époque. Reste que c’est cette date qui sera choisie par de nombreux historiens pour marquer la naissance officielle du cinéma. Sans doute parce que cette incroyable machine à rêves n’existerait pas sans son public. Et ce qui explique pourquoi 125 ans plus tard, le loisir préféré des Français traverse une crise sans précédent.  

Mis sous cloche lors du premier confinement, les 2.000 cinémas de l’Hexagone ont refermé leurs portes le 30 octobre dernier jusqu’à une date encore inconnue. Et le bilan est lourd : avec 64,9 millions de billets vendus depuis janvier, on est loin, très loin des 200 millions par an enregistrés au cours de la dernière décennie. Difficile de prédire la suite puisque si le Premier ministre Jean Castex a fixé aux professionnels du secteur une "clause de revoyure" le 7 janvier, beaucoup estiment qu’il faudra patienter au moins jusqu’au mois de février pour que les spectateurs retrouver le chemin des salles obscures. Encore faut-il qu’elles soient toutes au rendez-vous…

Ce que deux guerres mondiales n’ont pu faire, un virus y est parvenu, insidieusement, dans un stop-and-go infernal- Thierry Frémaux, dans le Journal du Dimanche

"Pour la première fois, elles sont en danger", estime le délégué général du Festival de Cannes Thierry Frémaux dans une tribune parue dans Le Journal du Dimanche. "Ce que deux guerres mondiales n’ont pu faire, un virus y est parvenu, insidieusement, dans un stop-and-go infernal (…) Comme si cela ne suffisait pas, les exploitants et les amoureux des salles doivent regarder les plateformes faire main basse sur les trésors de famille, les films, les cinéastes et les cinéphiles, ajoute-t-il, pointant l’essor de Netflix, Amazon et consorts durant la crise sanitaire. 

Un phénomène irréversible ? Outre-Atlantique, Disney a lancé le débat en abandonnant cette année la sortie en salles de Mulan et Soul au profit des abonnés de sa plateforme Disney+. La Warner est allée encore plus loin en annonçant que toutes ses sorties de 2021 se feraient simultanément sur sa plateforme HBO Max et dans les salles qui pourront les accueillir, si la situation sanitaire le permet.

Les plateformes en embuscade

En France, cette situation est rigoureusement impossible puisque la chronologie des médias donne aux salles la primeur sur les nouveaux films. Entre une sortie au cinéma et une diffusion sur une plateforme de SVoD, c’est-à-dire Netflix & co, la loi impose actuellement un délai de 36 mois. Sauf que dans le cadre de l’application de la directive européenne SMA (services de médias audiovisuels) en 2021, le gouvernement s’apprête à réduire ce délai en échange d’une contribution des plateformes au financement de la création française. De quoi donner des sueurs froides aux exploitants dans les prochains mois…

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Cinéma : les plateformes en ligne menacent-elles les salles ?

Si le cinéma en salles est danger comme le dit Thierry Frémaux, c’est aussi à cause du dilemme posé actuellement aux distributeurs français. Avec des dizaines de sorties reportées depuis le dernier semestre, et toutes les nouveautés prévues pour le début de l’année 2021, les places sur les écrans vont être chères, très chères. C’est ce qui a poussé cet été la Gaumont à annuler la sortie en salles de Bronx, le dernier polar d’Olivier Marchal, au profit d’une sortie mondiale sur Netflix le 30 novembre dernier. Outre-Atlantique, le film s’est hissé à la troisième place des productions étrangères les plus vues de l’année, juste derrière Balle Perdue, un autre polar made in France, directement financé par la plateforme américaine. Un succès qui pourrait donner des idées à d’autres… 

 

Après avoir provoqué un tollé en déclarant sur BFMTV que les cinémas étaient "voués à disparaître", Mathieu Kassovitz a enfoncé le clou le 18 décembre dernier sur LCI, mettant en avant une évolution naturelle, sinon cruelle de la consommation des films. "Aujourd’hui je ne pense plus que ce soit essentiel, quand on a chez soi des écrans 4K, et la capacité en quelques secondes de downloader des films entiers, de se retrouver dans des salles où la projection n’est pas forcément optimale", a expliqué l’auteur de La Haine. "L’expérience n’est plus la même, la société évolue. Le monde évolue. Et nous, en tant que créateurs de film, on doit évoluer avec. Je n’ai pas envie de faire de films pour Netflix… mais j’en ferai !."

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VIDEO - "Allez travailler dans l'administration !" : le coup de gueule de Mathieu Kassovitz

Si ce discours fait bondir les puristes chez nous, il est de plus en plus courant outre-Atlantique où des cinéastes majeurs comme Martin Scorsese (The Irishman) et Alfonso Cuaron (Roma) n’ont pas hésité à répondre à l’appel du pied de Netflix. Réalisateur à succès de Seven, The Social Network ou encore L’Étrange Histoire de Benjamin Button, David Fincher a trouvé refuge auprès de la plateforme pour la sortie de son dernier film, Mank, persuadé qu’aucun studio traditionnel n’aurait accepté de sortir en salles cette évocation du Hollywood des années 1930, tournée en noir et blanc. "Les studios de cinéma ne veulent plus rien faire qui ne puisse leur rapporter des milliards de dollars", se justifiait-il dans une interview sans langue de bois au Telegraph.  

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Des propos qui soulignent, en creux, la dépendance du cinéma en salles aux films de superhéros et superproductions bâties à coup d’effets spéciaux couteux. En France un peu moins qu’ailleurs puisque la production hexagonale a limité la casse après le premier confinement, avec le succès de comédies comme Ducobu 3, 10 jours sans maman, 30 jours max et Les Blagues de Toto, qui ont toute franchi la barre du million d’entrées. Si Hollywood manque toujours à l’appel, ce sera donc à des films comme Les Tuche 4, OSS 117 : Alerte rouge en Afrique Noire ou Aline de Valérie Lemercier d’avoir la lourde tâche de voler au secours du cinéma des frères Lumière. À condition que les salles rouvrent leurs portes… 

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C'est l'un des derniers cinéastes à avoir connu un grand succès avant la refermeture des salles le 30 octobre. Ecoutez Albert Dupontel nous parler de sa passion du Septième art dans le podcast "Le cinéma, c'est la vie en mieux" à l'occasion de la sortie de Adieu les cons...

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