"Bac Nord" : le film avec Gilles Lellouche donne-t-il vraiment envie de voter Le Pen ?

"Bac Nord" : le film avec Gilles Lellouche donne-t-il vraiment envie de voter Le Pen ?

DÉCRYPTAGE - Reporté à plusieurs reprises en raison de la pandémie, "Bac Nord" de Cédric Jimenez sort en salles ce mercredi. Lors de sa présentation au Festival de Cannes, ce polar tourné dans les quartiers nord de Marseille a été accusé de faire le jeu du Rassemblement National par un journaliste irlandais. Explications.

La scène se déroule le 13 juillet dernier au Palais des Festivals de Cannes. Au lendemain de la projection hors compétition de Bac Nord, l’équipe du film se présente en salle de presse, visiblement ravie de l’accueil qui lui a été fait dans le Grand Théâtre Lumière. Dans ce polar nerveux, le réalisateur Cédric Jimenez raconte l’histoire d’un vraie d’un groupe de policiers marseillais qui en 2012, sous la pression de sa hiérarchie, a franchi la ligne jaune pour améliorer ses résultats dans les quartiers Nord de la cité phocéenne. 

Passé les présentations d’usage, le micro est donné à Fiachra Gibbons, un journaliste irlandais de l’AFP. S’il a trouvé le film "très fort", il avoue avoir été gêné par le regard du cinéaste sur la population de ces quartiers, gangrénés par les trafics et la violence gratuite. "On est dans une année d’élection. Moi j’ai vu ça avec l’œil d’un étranger et je me dis : peut-être que je vais voter Le Pen après ça", lance-t-il. Une punchline qui ne fait pas franchement rigoler Cédric Jimenez et ses comédiens derrière leur masque de protection. 

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Malgré quelques grincements de dents, Fiachra Gibbons ne se démonte pas et explique qu’étant lui-même issu d’une cité en Irlande, il a trouvé que les habitants dépeints dans Bac Nord "ne sont que des bêtes". "C'est une vision qu’on a toujours dans les médias français : les zones où on ne peut pas passer, les zones hors de la civilisation, les zones où il faut réimposer la loi française. Le film est super, mais il y a un problème, là. On est dans une année d’élection. Et j’étais gêné. Vraiment gêné. Et je n’étais pas le seul."

En salles ce mercredi dans toute la France, Bac Nord se voit donc précédé d’une polémique dont son auteur serait bien passé. Et qu’il n’a visiblement pas cherché. Lui-même originaire des quartiers qu’il dépeint, Cédric Jimenez met régulièrement en avant sa volonté de présenter un autre visage de Marseille, à rebours des cartes postales ou des caricatures faciles "à la Taxi". 

C’était déjà le cas dans La French, son film de 2014 consacré à l’assassinat du juge Michel, avec Jean Dujardin et déjà Gilles Lellouche. Dans une interview accordée le week-end dernier au JDD, ce dernier accuse le journaliste irlandais de s’être "fait mousser". "Je ne vois pas ce que vient faire le RN dans cette histoire", regrette-t-il, y voyant même "de la malveillance".

Qui faut-il croire ? Bac Nord, qui devait sortir en décembre dernier avant d’être reporté à cause de la pandémie, nous avait été montré quelques semaines plus tôt, dans un contexte où la crise sanitaire l’emportait sur toute autre considération. Ce qui ressort, dès les premières minutes menées tambour battant, caméra à l'épaule, c’est la volonté de Cédric Jimenez d’embarquer le spectateur au plus près du quotidien de ses personnages, luttant avec les moyens du bord contre la délinquance, la petite et la grande, jusqu’au moment où ils tombent eux-mêmes du mauvais côté de la barrière.

Un "western urbain" avant tout

Cette volonté de réalisme trouve ses limites dans la nature même du film, conçu du propre aveu du cinéaste comme un "western urbain". Bac Nord n’est pas un film de Ken Loach. Ce n’est pas non plus Shéhérazade, la romance adolescente de Jean-Bernard Marlin, dont il emprunte la vedette Césarisée - l’envoûtante Kenza Fortas - dans un rôle clé mais trop court. Lorsque vient le temps de l’action, Cédric Jimenez n’a pas d’états d’âme et ne fait pas de détails, entraînant ses antihéros dans une spirale de violence qui culmine lors de l’assaut d’une tour d’habitation qui n’est pas sans rappeler le final d’un autre film récent sur la banlieue, Les Misérables de Ladj Ly

Faut-il reprocher au cinéaste d’avoir relégué au second plan les habitants des quartiers Nord, quand bien même certains ont été mis à contribution sur le tournage ? C’est une autre histoire, qu’il n’a pas tourné et qu’il tournera peut-être un jour. Donne-t-il pour autant du grain à moudre à l'extrême-droite ? C’est donner beaucoup de responsabilité à une œuvre de fiction. Et lui faire aussi un faux procès puisqu'il ne stigmatise à aucun moment les populations issues de l'immigration. C'est surtout passer à côté du vrai sujet d'un film qui entend avant tout dénoncer les dérives de l'institution policière, par-delà les clivages politiques. Qu'elles soient, ou non, à l'agenda de la prochaine présidentielle.

>> Bac Nord de Cédric Jimenez. Avec Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou. 1h44. En salles mercredi.

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