Banksy et Robert Del Naja de Massive Attack sont-ils une seule et même personne ?

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MYSTERE - Depuis quelques jours, les Parisiens découvrent sur les murs de la capitale une série de graffs attribués à Banksy, la superstar britannique du street art. Si son identité reste secrète depuis ses premiers travaux, dans les années 1990, une foule de rumeurs circulent. Et la plus crédible dirige vers Robert Del Naja, alias 3D, le leader du groupe Massive Attack. Explications.

Une petite fille recouvrant une croix gammée de motifs décoratifs roses. Un homme en costume qui donne à un chien l’os de la patte qu’il a sciée. Un rat avec des oreilles de Minnie sous un vieux graffiti faisant référence à Mai 68. Un détournement d’un portrait de Napoléon par Jacques-Louis David ou encore une femme recueillie sur une porte à l’arrière du Bataclan… En faisant courir son imagination – et ses idées politiques – sur les murs de Paris, Banksy a créé autant d’effervescence, sinon davantage que les grandes expos d’art contemporain qui fleurissent toute l’année dans la capitale.


Si certains esprits chagrins doutaient de leur authenticité, Joe Brooks, son porte-parole, a confirmé mardi au "New York Times" que les 8 œuvres recensées à ce jour ont bien été réalisées par son illustre client. Mercredi, Banksy lui-même a posté des photos de ses travaux parisiens sur son compte Instagram officiel. L’un d’entre eux, apparu sur un mur rue du Renard, derrière le Musée national d’art moderne, représente un rat masqué, équipé d’un cutter. "50 ans après les événements de mai 1968 à Paris. Là où est né l'art du pochoir moderne", a-t-il écrit en légende du cliché.

L'artiste le plus aimé des Britanniques

S’il avait déjà laissé son empreinte en France dans la jungle de Calais, en décembre 2015, Banksy ne s’était jamais "attaqué" aux murs de Paris, lui qui a œuvré dans les plus grandes villes du monde entier. Au printemps 2017, il s’est illustré en créant la décoration du Walled Off Hotel à Bethléem, un trois étoiles avec vue sur le mur séparant la ville israélienne de la Cisjordanie. De ses débuts à Bristol, au début des années 1990, à ses plus récents coups d’éclat, son style est quasi immuable : des pochoirs, politiques et/ou humoristiques, qui s’appuient à la fois sur la géographie urbaine et l’actualité du moment.

En vidéo

Banksy ouvre un hôtel à quelques mètres du mur de séparation

D’après un sondage réalisé à l'été 2017 à l’initiative de la National Gallery de Londres, "La petite fille au ballon", un pochoir de Banksy réalisé en 2002, et représentant une petite fille en train de lâcher un ballon en forme de cœur, sur la façade d’un magasin du quartier de Shoreditch, a été désignée comme l’œuvre d’art préférée des Britanniques. Elle a depuis été détachée et a été vendue aux enchères en 2014 pour environ 560.000 euros. Une étude réalisée par l’institut ArtPrice en septembre dernier révélait que Banksy était aujourd’hui l’un des dix artistes contemporains les plus côtés de la planète. Tout en conservant son anonymat.

Il était une fois Robin Gunningham...

A ce jour, Banksy n’a jamais pris la parole en public, encore moins posé pour les photographes. En 2008, "The Mail on Sunday" affirme qu’il n’est autre que Robin Gunningham, un artiste originaire de Bristol. Issu de la classe moyenne, il aurait fréquenté enfant un certain 3D, alias Robert Del Naja, le futur leader du groupe Massive Attack qui exerçait lui aussi ses talents sur les murs de la ville. Le hic, c’est que cette longue enquête, ponctuée de témoignages divers, se termine en queue de poisson lorsque le journaliste se rend chez les parents supposés de Gunningham. Et qu’ils affirment ne pas connaître la personne qu’on leur montre sur la photo. L’article est toujours en ligne, et il est assez surréaliste. S’agirait-il d’un coup monté par Banksy lui-même ? 


En 2010, Banksy réalise "Faites le mur !" ("Exit Through The Gift Shop !" en VO), un documentaire semi-parodique sur Thierry Guetta, un Français installé à Los Angeles qui se présente comme le cousin de l’artiste français Invader, fasciné par… Banksy. Les deux hommes finissent par se rencontrer. L’artiste est masqué, la voix brouillée, et recommande à son admirateur de se mettre lui-même au street art, donnant naissance à un certain Mr. Brainwash. Le film, qui  se veut une critique du business de l’art contemporain, est ponctué d’interviews de personnalités parmi lesquelles… Robert Del Naja, de Massive Attack.

Le nom de Robin Gunningham resurgit en mars 2016 à la faveur d’une étude publiée dans une revue scientifique le "Journal of Spatial Science". Un groupe de chercheurs  de l’université londonienne Queen Mary affirme avoir établi que l’artiste de Bristol est bel et bien Banksy en utilisant une méthode de profilage géographique mise au point par la police pour pister les criminels. En mettant en parallèle 140 œuvres, réalisées à Londres et à Bristol, et des lieux fréquentés par Robin Gunningham au moment de leur réalisation, le doute ne serait plus permis.

Des similitudes troublantes

A l’époque, de nombreux médias relaient l’étude sans vérification. Mais quelques mois plus tard, un chercheur de l’université de Lund, en Suède, vient mettre en doute la méthodologie de ses confrères britanniques, les accusant de ne pas avoir étudié d'autre hypothèse que celle menant à Robin Gunningham. Dans sa propre étude, intitulée "Hijacking Banksy", il estime même qu’ils ont utilisé la notoriété de l’artiste pour attirer l’attention des médias sur leurs travaux. Et pendant ce temps, l'artiste graffe toujours…


Nouveau rebondissement, le 1er septembre 2016. Sur son blog, le journaliste Craig Williams dévoile le fruit d’une enquête détaillée qui met en parallèle l’apparition des travaux de Banksy dans plusieurs pays du monde avec les dates de concert de Massive Attack, le groupe de Robert Del Naja. Vous vous souvenez, celui qui aurait rencontré Robin Gunningham à l’âge de 10 ans. Et qui parle dans le documentaire de Banksy…  Pour Craig Williams, Robert Del Naja réaliserait les œuvres lui-même, et/ou avec l’aide d’un collectif d’artistes qui le suivrait sur la route. Pressé de toutes parts, l’intéressé va démentir d’une manière étonnante. 

Banksy est un ami, ces hypothèses sur le timing entre ses graffs et nos concerts ne sont que des coïncidencesRobert Del Naja dans le "Bristol Post", le 3 septembre 2017

Lors d’un concert à Bristol le 3 septembre, le leader de Massive Attack s’adresse à la foule. "La théorie selon laquelle je serais Banksy est totalement insensée", lance-t-il, avant d'ajouter : "Nous sommes tous Banksy". Interrogé après le concert par Bristol Post, le musicien enfonce le clou : "Cela aurait fait une belle histoire, mais malheureusement elle est fausse", dit-il. "Banksy est un ami, ces hypothèses sur le timing entre ses graffs et nos concerts ne sont que des coïncidences." Fin de l’histoire ? Pas du tout. En juin 2017, le DJ Goldie, un proche de Robert Del Naja, jette un pavé dans la mare au détour d’une interview au podcast "Distraction Pieces". 


"Si on prend une grosse lettre et qu'on la met sur un T-shirt et qu'on écrit Banksy, c'est réglé... On peut le vendre", explique-t-il au sujet des sommes faramineuses que génère le business de l’art contemporain. "Sans vouloir manquer de respect à Rob. Je pense que c'est un artiste brillant, il a bouleversé le monde de l'art." Réalisant qu’il a peut-être commis une grosse gaffe, Goldie marque un silence. Puis change de sujet. Rob = Robert = Robert Del Naja = 3D = Banksy ? Il n’en faut pas plus que les médias s’emballent. Et cette fois, le leader de Massive Attack ne réagit pas. 

C’est très égoïste, mais lorsqu’on peint dans la rue, les gens n’ont pas d’autre choix que de regarderRobert Del Naja, dans un documentaire réalisé à la fin des années 1980

Un mois plus tard, surprise : Banksy lui-même dément être Robert Del Naja dans une interview accordée au magazine "Boundless". Il y explique également vouloir rester anonyme afin de pouvoir se concentrer sur son travail et livrer son regard sur "la guerre, la pauvreté, et comment les puissances venues d’en haut affectent la vie des gens", sans pour autant se voir comme un activiste politique. "Je réalise mes travaux rapidement, et j’essaie de conserver un certain humour afin que les gens les reconnaissent rapidement". Cet entretien, sans photo, est repris par de nombreux tabloïds. Le hic, c’est que quelques jours après sa parution, Joe Brooks, le porte-parole de Banksy, affirme que son client n’a jamais donné cet entretien… 


La clé de l’énigme Banksy se trouve peut-être dans une vidéo dévoilée le 2 août 2017 sur les réseaux sociaux de Massive Attack. Il s’agit d’un documentaire réalisé à la fin des années 1980 par Morris Weeks et Philip Johnson pour le Filton Technical College de Bristol. Son sujet ? Le tout jeune Robert Del Naja, artiste de rue à l’époque, qu’on peut voir réaliser des graffs au pochoir dans les rues de la ville. "Je ne me suis pas mis à  faire ça pour des raisons politiques, ou parce que ma vie est horrible", explique-t-il aux réalisateurs. "Mais je n’arrivais pas à entrer dans les écoles d’art, je n’arrivais pas à définir qui j’étais à travers l’art."

Le jeune homme explique ensuite avoir été refusé par plusieurs établissements artistiques de la ville. "Je me suis dit : s’ils ne veulent pas de moi, je vais aller m’exprimer ailleurs. C’est très égoïste, mais lorsqu’on peint dans la rue, les gens n’ont pas d’autre choix que de regarder." Robert Del Naja raconte plus loin avoir été arrêté à deux reprises par la police. "Je dois faire attention maintenant", ironise-t-il. Aujourd'hui âgé de 53 ans, le leader de Massive Attack est-il l'auteur de l'un des plus incroyables tours de passe-passe de l'histoire de l'art ?

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