"Le Traducteur est un film qui honore la mémoire de ceux qui se sont battus pour une Syrie libre"

"Le Traducteur est un film qui honore la mémoire de ceux qui se sont battus pour une Syrie libre"
Culture

INTERVIEW - En salles le 13 octobre, "Le Traducteur" est le premier long-métrage de fiction de Rana Kazkaz et Anas Khalaf, un couple de réalisateurs syriens qui raconte les premières heures du printemps arabe dans leur pays. Ils se sont confiés à LCI.

Dans Le Traducteur, Rana Kazkaz et Anas Khalaf racontent l’histoire d’un Syrien, exilé en Australie, qui décide de rentrer au pays pour sauver son frère, un activiste arrêté par le régime de Bachar Al-Assad au moment où le printemps arabe éclate, en 2011. Ce thriller politique et intimiste est inspiré de la propre histoire de ce couple qui a quitté son pays voilà dix ans. Et témoigne aujourd’hui de son abandon par la communauté internationale. 

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Le Traducteur : au cinéma le 13 octobre

Le Traducteur est une aventure de longue date. Quand a-t-elle commencé ? 

Rana : Il y a dix ans.

Anas : Au moment des événements racontés dans le film, en mars 2011.

Rana : On a commencé tout de suite à imaginer cette histoire et le destin de ce traducteur. 

Anas : Comment et pourquoi il s’est retrouvé en Australie, pourquoi il y est resté, pourquoi il doit revenir… 

Pourquoi avoir donné cette profession de traducteur à votre personnage principal ? 

Anas : Il y avait un traducteur dans l’équipe syrienne en 2000 à Sydney, il y avait aussi un responsable de la police politique à côté des athlètes. On s’est inspiré de cette réalité historique, même si le personnage est une fiction. On voulait aussi raconter l’histoire de deux frères. Le premier est un activiste. Et le deuxième devait en être l’opposé absolu. C’est-à-dire quelqu’un qui ne parle jamais en son nom. Il est en retrait, il se cache derrière les mots des autres. Il est invisible pendant les discussions puisqu’il est en train de traduire.

Rana : Ce qui nous intéressait aussi, c’est que la situation en Syrie est très compliquée à comprendre. Et à travers lui et son parcours dans le film, on pouvait aussi traduire ce qui se passe dans le pays pour le grand public.

Nous connaissons des Syriens qui ont dû passer par la mer, certains qui ont essayé, n’y sont pas parvenus et sont revenus. On connaît aussi des gens qui sont morts sous la torture- Anas Khalaf

Vous dites que l’exil du personnage, c’est aussi le vôtre…

Anas : Il y a beaucoup de nous en ce personnage, nous deux en un. Godard a des citations improbables mais j’aime bien celle-là : "Vous voulez faire un film sur les autres, faites un documentaire. Vous voulez faire un film sur vous-même, faites une fiction." À travers la création de ce personnage, on a mis beaucoup de nous-mêmes. On y parle de l’exil, oui. Mais aussi du retour impossible au pays, de la culpabilité…

Rana : Du fait d’être hantés par le passé. 

Anas : Le fait aussi d’avoir voyagé très facilement avec des passeports français parce que nous sommes franco-syriens. Nous avons pu partir dans un avion pour nous retrouver en quelques heures en Europe alors que nous connaissons des Syriens qui ont dû passer par la mer, certains qui ont essayé, n’y sont pas parvenus et sont revenus. On connaît aussi des gens qui sont morts sous la torture. Comme le dit Rana, nous sommes hantés par ce passé et ça continue avec la sortie du film, même si le plus gratifiant, c’est de pouvoir aujourd’hui le présenter au monde.

Rana : On se sentira toujours coupable et ce film est notre moyen d’honorer les gens qui se sont battus pour créer une Syrie plus égale, plus démocratique, plus libre.

Anas : Plus digne aussi.

À quel moment, au printemps 2011, vous rendez-vous compte que vous êtes en train de vivre un moment historique ? 

Anas : Tout de suite. On comprend tout de suite l’immensité des faits. 

Rana : Lorsqu’on a vu les manifestations dans les autres pays, on s’est tout de suite demandé "Est-ce que ça va arriver en Syrie ? Est-ce que le printemps arabe va arriver chez nous ?". Mais on savait que si c’était le cas, ça allait être violent. Parce qu’on avait déjà tous conscience de la violence du régime.

Avec Ben Ali qui se casse au bout de deux semaines, Moubarak renversé en trois semaines, Kadhafi chassé dans les égouts et tué par des Libyens en colère… Tout le monde pensait que ça allait être la même chose en Syrie. - Anas Khalaf

Quand décidez-vous de quitter le pays ? 

Rana : Je suis partie au bout de trois mois parce que je n’avais jamais ressenti une telle peur dans ma vie. 

Anas : Pour Rana, la sécurité de nos enfants passait avant tout. Moi j’étais d’accord. Mais je ne voulais pas partir. C’est là que ça a clashé entre nous. Parce que je voulais rester pour être témoin des changements, témoin de ce qui allait se passer. Il faut bien garder ça en tête : avec Ben Ali qui se casse au bout de deux semaines, Moubarak renversé en trois semaines, Kadhafi chassé dans les égouts et tué par des Libyens en colère… Tout le monde pensait que ça allait être la même chose en Syrie. Que Bachar Al-Assad allait prendre ses milliards, plier bagage et partir. Sauf que la Syrie n’est pas la Libye, n’est pas la Tunisie, n’est certainement pas l’Égypte. Il y avait d’autres deals, d’autres sous-deals que les gens ignoraient. La Syrie était sous la protection de la Russie, de l’Iran. En fait les gens ont été naïfs.

Rana : Et ils pensaient que la communauté internationale allait les aider et les soutenir. 

Anas : Sauf qu’elle n’a jamais eu lieu, malgré la ligne rouge d’Obama, malgré les efforts de Hollande ici en France.

Quand je suis partie, je pensais que c’était pour un mois. J’avais une valise pour moi et nos deux enfants. On les avait même inscrits à l’école pour l’année suivante. Finalement je ne suis jamais revenue. - Rana Kazkaz

Anas, vous finissez donc par partir à votre tour ? 

Anas : Je voulais rester sauf qu’au bout d’un an, Rana me dit : "Maintenant tu viens !"

Rana : Soit on était une famille, soit on ne l’était pas.

Anas : Et puis la situation devenait de plus en plus tendue. Je suis donc parti à l’été 2012 et j’ai appris qu’en septembre 2013, une voiture piégée a quasiment rasé notre immeuble.

Rana : Quand je suis partie, je pensais que c’était pour un mois. J’avais une valise pour moi et nos deux enfants. On les avait même inscrits à l’école pour l’année suivante. Finalement je ne suis jamais revenue. Quitter ainsi sa maison, c’est très étrange. L’image que j’ai dans ma tête, c’est que le ketchup et le pot de moutarde sont toujours dans le frigo.

Anas : En reparler à l’occasion de la sortie du film est très troublant. D’autant plus qu’on ne reviendra probablement jamais dans ce pays. C’est ça qui est hallucinant.

Pour vous, c’est une évidence, vous n’y retournerez jamais ? 

Une évidence, non. Mais une forte probabilité, oui. Parce que ce régime va rester en place et ce sera Hafez Al-Assad, le fils de Bachar, qui prendra la relève, avec le soutien des Russes. C’est une boucle interminable qui se referme sur elle-même.

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Le Traducteur, c’est une manière de continuer la révolte ? 

Anas : C’est surtout témoigner et ne pas oublier qu’au début, la révolution était un élan d’espoir. Les gens ne demandaient même pas la chute du régime. Ils voulaient juste une vie meilleure. Une meilleure éducation par exemple, comme le disent les étudiants dans la scène de la manif. C’était ça les revendications. Puis lorsque Daech est entré dans le jeu, en 2013, les gens n’ont plus parlé que de ça. Une menace réelle, évidemment. Mais pas autant que la menace d'un régime qui tue son propre peuple.

Rana : Ce film, c’est une manière d’honorer des gens qui ont pris des risques que nous, nous n’avons pas pris. 

>> Le Traducteur de Rana Kazkaz et Anas Khalaf. Avec Ziad Bakri, Yumna Marwan, David Field. 1h45. En salles le 13 octobre.

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