VIDÉO - Audrey Diwan, la réalisatrice de "L'Événement" : "En matière de droits des femmes, rien n'est acquis"

VIDÉO - Audrey Diwan, la réalisatrice de "L'Événement" : "En matière de droits des femmes, rien n'est acquis"

INTERVIEW – Avec "L’Événement", Audrey Diwan porte à l’écran le roman éponyme d’Annie Ernaux qui retraçait son avortement clandestin dans la France des années 1960. Récompensé par le Lion d’or à Venise, ce film puissant sort ce mercredi dans toute la France. La réalisatrice s’est confiée à LCI.

Et si 2021 était (enfin) l’année où les femmes prenaient les commandes du cinéma français ? Après Julia Ducournau, Palme d’or à Cannes avec Titane, Audrey Diwan a reçu le prestigieux Lion d’or de la Mostra de Venise en septembre pour L’Événement, son deuxième film après Mais vous êtes fous en 2019. Cette adaptation du roman autobiographique d’Annie Ernaux, paru en 2000, raconte comment la jeune Anne (Anamaria Vartolomei), une étudiante issue d'un milieu modeste, décide de braver la loi afin d’avorter en 1963. Filmé avec autant de précision que de sensibilité, ce drame à la lisière du thriller résonne de manière surprenante avec l’actualité comme nous l’a confié sa réalisatrice.

Avez-vous tout de suite eu envie d’adapter le roman d’Annie Ernaux après l’avoir lu ? 

Non, parce que j’ai toujours besoin d’un temps de maturation. Il faut que les choses s’ancrent dans mon imaginaire. Que je sente une nécessité viscérale. J’avais beaucoup lu Annie Ernaux, mais ce livre-là je l’ai découvert tard. Au moment où j’ai avorté, j’avais envie de lire sur le sujet et une amie proche me l’a conseillé. J’ai mesuré la distance terrible qui existait entre un avortement médicalisé et un avortement clandestin. Et puis j’ai réalisé à quel point on se projette peu dans ce parcours. On connaît mal sa réalité, la solitude qui est inhérente au sujet. J’ai été touchée intellectuellement et je l’ai ressenti physiquement aussi, ce livre. C’est certainement pour ça qu’il est resté.

Vous avez opté pour une mise en scène radicale, immersive. Était-ce pour vous la manière d’être le plus fidèle possible au livre ? 

En lisant, je ressens une forme de suspense intime qui me tient en haleine tout au long de la lecture et qui fait qu’on ne peut pas reposer le livre avant de l’avoir fini. Et je ressens aussi cette dimension d’expérience. Alors, mon envie première en l’adaptant ce n’est pas de raconter l’histoire de manière linéaire, mais de voir comment on peut la raconter à travers le corps. Tout ce que je recherche, lorsque j’écris puis lorsque je mets en forme, c’est donc de sortir d’une forme classique. Je me demande par exemple quelle est la bonne durée d’une scène. Si je vous dis "Anne a mal" et que Anamaria Vartolomei, ma comédienne, montre qu’elle a mal, tout le monde peut le comprendre. Mais si on arrive à faire durer cette sensation - et c’est très dur pour une comédienne de tenir la douleur sur la longueur -, alors on a une chance de la transmettre au spectateur. C’est la même chose avec le plaisir et dans mon film, la jouissance a autant d’importance que l’avortement clandestin, d’ailleurs. En revanche si on fait durer le plan trop longtemps, on entre dans la provocation. Et ça, ça ne m’intéresse pas du tout.

Mon héroïne s’élève par la tête en faisant des études supérieurs. Et elle est rattrapée par le corps qui la ramène à sa condition sociale- Audrey Diwan

L’éducation sexuelle, la séduction, la scolarité aussi… C’est toute la condition des jeunes femmes à cette époque que vous souhaitiez aborder par-delà l’avortement clandestin ?

C’est vraiment mon espoir que le film aille au-delà du récit d’avortement parce qu’il y a effectivement plein d’autres choses que je trouve hyper importantes dans le livre. Ce que vous venez de citer, mais aussi le rapport à la classe sociale. Annie Ernaux, dans son œuvre, parle beaucoup de ce que c’est qu'être transfuge de classe. Elle n’est pas simplement une jeune femme, elle est une jeune femme issue d’un milieu prolétaire, la première génération à accéder aux études supérieures. Elle s’élève par la tête. Et elle est rattrapée par le corps qui la ramène à sa condition sociale. Dans le livre, elle écrit d’ailleurs : "Je me suis fait engrosser comme une pauvre". Je comprends ce que ça veut dire. Quand on n’a pas les moyens, on avorte clandestinement en mettant son corps et sa vie à risque. Quand on a les moyens, on change de pays et on essaie d’aller en Angleterre, là où l’avortement est légal à l’époque. Le rapport à la liberté – et à la contrainte – est au centre du film. La liberté de jouir comme la liberté d’étudier.

Un film "tristement" d’actualité

Pensez-vous que les jeunes spectateurs seront surpris de découvrir quelle était la condition des femmes en France il y a si peu de temps ? 

Il y a si peu de temps en France, sachant que ça continue à se produire comme ça dans un certain nombre de pays. Alors oui, je m’attends à ce que les gens soient surpris parce que moi-même j’ai été surprise en lisant le livre. Moi, j’ai réalisé mon déficit de représentation, tout ce que je n’avais pas imaginé sur ce parcours. Et puis c’est important parce que je pense que la discussion commence là où l’ignorance prend fin. Alors évidemment, on n’est pas au bout de ses connaissances après avoir vu mon film. Mais ça résout un certain nombre de questions et ça dit beaucoup de choses que les gens ignorent.

La situation au Texas, par exemple, montre que le propos du film est d’une urgence absolue...

Je pense que le film est tristement d’actualité. Ça l’était déjà quand j’ai commencé à écrire, mais c’était beaucoup moins évident pour tout le monde parce que c’était jusqu’ici le problème de pays qui occupent moins le centre des discussions, vous voyez ? On ne parle pas souvent d’Europe, par exemple. Alors que quand j’ai commencé à écrire, il s’est passé beaucoup de choses en Pologne au regard de l’avortement. Là, ça nous touche et on commence à avoir peur parce que c’est proche. Le Texas évidemment aussi

Un recul vous semble-t-il possible dans un pays comme la France ?

Je ne fais pas de politique. Mais quand je vois ce qui se produit dans un certain nombre de pays, je ne tiens rien pour acquis. Et surtout pas les droits accordés à la femme parce qu’ils ne nous sont qu’accordés. Concédés.

Au casting, Anamaria Vartolomei ne cherchait pas du tout à me plaire, je trouvais qu’elle ressemblait déjà au personnage- Audrey Diwan

Comment avez-vous choisi votre comédienne, Anamaria Vartolomei ? 

C’est d’abord un processus classique, épaulé par la directrice de casting Elodie Demey, à qui j’avais donné des critères assez précis. D’abord, je cherchais une jeune femme qui ait déjà fait des films parce que je savais que la caméra serait souvent très près d’elle. Il fallait qu’elle puisse oublier l’omniprésence de la caméra et du chef opérateur Laurent Tangy. Il fallait dompter ça et continuer à jouer avec cette justesse qui m’importait plus que tout. Je cherchais un jeu à l’épure, assez peu démonstratif. Avec le cadre 1 :37, chaque émotion est un peu décuplée à l’image. Un sourire en coin peut déjà paraître un sourire immense. Je voulais quelqu’un qui transmette beaucoup d’émotion en en faisant peu. Anamaria a ça. Une présence. Et puis au casting, elle ne cherchait pas du tout à me plaire, je trouvais qu’elle ressemblait déjà au personnage. Elle avait quelque chose de déterminé, elle me posait des questions. Et puis en l’écoutant me poser des questions, j'ai compris qu’elle avait un rapport, au sens, au texte, à la sémantique. Or camper une jeune femme qui un jour va devenir autrice, c’est aussi trouver quelqu’un qui sait parler des textes.

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Comme Julia Ducournau, Palme d’or à Cannes avec Titane, vous avez remporté le Lion d’or à Venise dès votre deuxième film. Est-ce très, voire trop tôt dans une carrière ? 

Je ne me suis jamais posée la question de cette manière-là ! Je me demande ce que ça va changer dans mon parcours. Et ce que j’y vois de manière évidente, c’est que je vais gagner en liberté. Or le cinéma, c’est la liberté de faire.

Et vous savez déjà ce que vous allez faire ensuite ?

Oui. Mais il est encore tôt pour en parler. Je suis en train de poser les bases d’un projet, peut-être même deux. C’est une ébauche de réflexion, mais j’ai déjà des envies claires.

>> L'Événement de Audrey Diwan. Avec Anamaria Vartolomei, Kacey Mottet Klein, Sandrine Bonnaire, Pio Marmaï. 1h40. En salles mercredi.

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