En Douce : Marin Ledun signe le premier grand roman noir de la rentrée

CULTURE
NOIR, C’EST NOIR – Le crime vous passionne ? Chaque semaine, retrouvez le coup de cœur de Marc Fernandez, notre expert du roman policier. Aujourd'hui : En Douce, de Marin Ledun.

Reprise. Rentrée littéraire. Encore plus de 500 romans qui paraissent. Parmi lesquels quelques bons polars. D’autres qui ne sont pas estampillés littérature noire, mais blanche et qui, pourtant, ont tous les ingrédiens des bons policiers, surtout par les sujets tirés de faits réels qu’ils traitent sous la forme de fictions plutôt réussies. Citons par exemple California Girls, de Simon Liberati (au Seuil) ou The Girls, d’Emma Cline (La Table Ronde), qui s’intéressent au tueur en série américain Charles Manson. Il y a aussi Laëtitia ou la fin des hommes, d’Ivan Jablonka, inspiré de l’assassinat de Laëtitia Perrais, un sordide fait divers datant de 2011. Ou encore l’excellent La Mésange et l’Ogresse (Plon), de Harold Cobert, qui nous plonge dans la tête de Monique Fourniret, la femme de l’horrible tueur Michel Fourniret. Pour ce qui est de la production polar à proprement parlé, le très attendu Cartel (Seuil) de Don Winslow paraîtra le 7 septembre. Et, il y a quelques jours, c’est le nouveau texte du français Marin Ledun, En douce (éditions Ombres Noires), qui a fait son apparition en librairie. Notre choix pour cette première chronique de la saison 2016-2017.

C’est qui ?

Marin Ledun, né en 1975, n’est plus vraiment un inconnu dans le monde du polar français. Il a déjà une dizaine de romans à son actif et s’affirme, livre après livre, comme l’une des voix qui comptent dans le milieu. Docteur en sciences de l’information et de la communication, il a été chercheur chez France Telecom R&D de 2000 à 2007, avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Cette expérience professionnelle lui a d’ailleurs inspiré l’un de ses meilleurs textes, Les visages écrasés (Seuil, 2011), lauréat de plusieurs prix (Trophée 813, Grand prix de Beaune, etc), dont l’intrigue se déroule au sein d’une plateforme téléphonique. Il vient d’être adapté pour la télévision et le cinéma sous le titre Carole Mathieu, grâce au concours actif d’Isabelle Adjani, qui y tient le rôle principal et sera sur les écrans prochainement. Après avoir traité la question basque dans L’homme qui a vu l’homme et Au fer rouge (Ombres noires), il revient au roman noir social avec En douce.

Ça parle de quoi ?

Emilie Boyer, la quarantaine, habite sur la côte landaise, à Begaarts, une commune de 4000 habitants. Elle survit plutôt. Avant, elle avait un bon travail qui lui plaisait. Elle était infirmière. Elle était propriétaire d’un appartement. Elle avait des amis. Elle sortait le soir. Une vie, classique, mais heureuse. Puis tout a basculé en quelques secondes. Le temps d’un accident de la route. Le temps d’une collision entre sa voiture et un pick-up dont le chauffeur n’a pas été inquiété. Emilie, elle, a perdu sa jambe. Amputée. Prothèse. Elle a aussi perdu son boulot. Son appartement. Ses amis. Tout. Elle travaille maintenant comme gardienne dans un chenil. Passer son temps à donner à manger à des chiens et à nettoyer leur merde, ce n’est pas la joie. Elle habite dans un petit studio. Squatte aussi dans le mobile-home du chenil. Elle décide alors de retrouver le chauffard, de lui faire payer sa jambe en moins et sa déchéance. Elle séduit Simon Diez, le drogue, le séquestre au chenil et va jusqu’à lui tirer une balle dans la jambe…

Pourquoi on aime ?

Voici sans aucun doute l’un des meilleurs romans de Marin Ledun. Il excelle dans l’art de dépeindre la société, ses travers. Il l’avait déjà démontré dans Les Visages écrasés, mais avec En douce, il franchit un pas supplémentaire grâce à une écriture fine, ciselée, des dialogues qui sonnent juste et, surtout, grâce à une héroïne amochée, qui tente de s’en sortir avec ses moyens, qui se bat contre elle-même et contre la société toute entière. La tension est permanente et il arrive à distiller un certain malaise à la lecture tant la réalité du monde dans ce qu’elle a de pire saute au visage du lecteur. Le corps mutilé d’Emilie apparaît ici comme une métaphore, le reflet de notre société capitaliste, le porte-parole de millions de gens maltraités par les conditions de travail, le chômage, les inégalités sociales, l’individualisme grandissant. Le tout sans misérabilisme aucun. C’est ce qui fait la force de ce roman noir. Une intrigue certes assez classique portée par un rythme lent mais jamais ennuyeux, qui permet de mettre le doigt là où ça fait mal. En ces temps agités, la lecture de En douce devrait être obligatoire.


>> En douce, de Marin Ledun. Editions Ombres Noires, 251 pages, 18 €


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