Kirill Serebrennikov, réalisateur russe privé de Cannes à cause d'une condamnation : "Je me sens très soutenu" en France

Kirill Serebrennikov, réalisateur russe privé de Cannes à cause d'une condamnation : "Je me sens très soutenu" en France

INTERVIEW - Interdit de sortie du territoire par les autorités russes, le réalisateur Kirill Serbrennikov n’a pas pu venir à Cannes défendre son dernier film, "La Fièvre de Petrov". Depuis Moscou, il s’est entretenu via Zoom avec LCI.

Il n’a pas vu la Croisette, cette année encore. Absent en 2018 pour la présentation de Leto, le réalisateur russe Kirill Serebrennikov, 51 ans, n’a pas été en mesure de faire le déplacement sur la Croisette pour défendre son nouveau film, La fièvre de Petrov en lice pour la Palme d’or. 

Arrêté en août 2017 durant le tournage de Leto et assigné à résidence plus d’un an et demi, le cinéaste était accusé d’avoir détourné environ 130 millions de roubles (1,8 millions d’euros) de fonds publics, alloués à sa troupe de théâtre entre 2011 et 2014.  Ces accusations, le metteur en scène les a toujours contestées, ses proches et les ONG estimant qu’il a été en réalité puni pour ses prises de positions en faveur de la communauté LGBT. Condamné à trois mois de prison avec sursis l’an dernier, il reste interdit de sortie du territoire jusqu’en 2023. D’où cette discussion aussi insolite que passionnante via Zoom, depuis le Palais des Festivals…

Toute l'info sur

Le Festival de Cannes de retour après un an de pandémie

Qu’avez-vous ressenti lors de la présentation de votre film ? Beaucoup de joie ? Un peu de tristesse aussi ?

Kirill Serebrennikov : Ce qui prédomine, c’est le bonheur que le film soit à Cannes. Je ne pouvais pas rêver meilleure avant-première. N’importe quel réalisateur vous dirait la même chose. Et puis j’ai adoré quand mes acteurs ont marché sur le tapis rouge. Au même moment, j’étais en train de tourner mon prochain film à Moscou et mon équipe m’avait déroulé un tapis rouge sur le plateau. C’était un peu comme une réalité parallèle en double effet stéréo ! C’était donc un mélange de célébration et de travail et je crois que c’est ce que je préfère. Parce que je n’apprécie pas trop toute l’attention qu’on reçoit dans ces moments-là. Les cris, les paparazzis…

Vous n’aviez pas non plus pu venir en 2018 pour présenter Leto. Vos ennuis judiciaires, qui avaient commencé sur le tournage un an plus tôt, vous ont-ils rendu plus créatif ?

Oui, absolument. Faire du cinéma, c’est comme une pilule ou un médicament, ça m’aide beaucoup. Travailler sur La fièvre de Petrov, sur un opéra aussi d’ailleurs, c’est ce qui est le plus important pour moi, pas toutes ces saloperies kafkaïennes. Disons que je préfère Salnikov (l’auteur qui a écrit La fièvre de Petrov – ndlr) à Kafka ! 

Si vous n’aviez pas cette soupape, vous devriez dingue ? 

Probablement, je crois. J’ai besoin de travailler et j’ai besoin de penser à autre chose qu’à toute cette folie qui m’entoure.

Qu’aimiez-vous justement dans le livre de Salnikov ? L’avez-vous tout de suite trouvé très cinématographique ? 

Non, le livre est absolument anti-cinématographique. Si vous pouvez le lire en russe, je vous assure que c’est de la grande littérature. Mais justement c’est un livre qui parle de la littérature, qui parle des mots, plutôt que d’images ou de narration. Ce n’est pas une histoire qui se décrit facilement. A vrai dire, on peut à peine expliquer l’intrigue. Mais la substance, la sensation, le parfum qu’il dégage nourrissent beaucoup l’imagination. Ça vous incite à créer votre propre vision. Au départ, Alexei Salnikov est un poète. Et l’enjeu pour moi c’était créer une structure poétique nouvelle. Parce que le cinéma, c’est de la poésie. Je le pense depuis que je suis enfant. 

Chez vous, la poésie passe notamment par ces incroyables plans-séquences, plein de personnages, de décors, parfois même d’époques différentes. Est-ce un minutieux travail en amont ? Ou avez-vous encore de la place pour l’improvisation sur le plateau ? 

Bonne question ! Ces longues prises doivent préparées de manière très précises. Elles nécessitent parfois plusieurs jours de répétition à l’avance. Ça rend d’ailleurs mes producteurs complètement dingues parce qu’ils s’attendent à ce que chaque jour soit consacré à tourner quelque chose de nouveau. Mais dans le cas de ce film, je voulais plein de figurants en costumes, avec du maquillage, de la lumière, et une caméra pour répéter le plan à vide. Jusqu’au moment où je considérais qu’on était prêts à tourner pour de vrai.

Lire aussi

Estimez-vous qu’il est difficile, aujourd’hui, d’être un artiste libre en Russie ? 

Je n’ai pas envie de faire de grande déclaration définitive sur cette question. Vous savez, chacun d’entre nous a son propre enfer dans la tête. Si vous vous sentez libre, vous pouvez l’être même en état d’arrestation. Votre liberté est dans votre cerveau. On peut avoir des ennuis, des difficultés avec le monde extérieur. Mais pour un artiste, tout ça ce n’est rien. Les vrais problèmes sont dans sa tête. Donc être artiste en Russie, c’est la même chose qu’ailleurs. On a tous lu ces histoires à propos de Coppola dans la jungle, sur le tournage d’Apocalypse Now. Il avait tout pour lui : des hélicoptères, des soldats, les meilleurs acteurs au monde. Et il ne savait pas comment filmer !

Lorsque votre situation judiciaire le permettra, pensez-vous un jour tourner un film en France ? 

Pourquoi pas. J’adore la France, j’ai appris votre langue à l’école mais j’ai tout oublié. Je me sens très soutenu par mes collègues français et par votre public. Ils m’ont aidé à respirer et à comprendre que tout est possible. Alors merci d’être là et de m’aider à transmettre mon amour à tous ceux qui pensent à moi.

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

EN DIRECT - Covid-19 en France : 19.561 nouveaux cas et 26 décès enregistrés en 24h

Pass sanitaire à l’hôpital et dans les Ehpad : finalement, c'est oui sauf aux urgences

Covid-19 : en Inde, l'épidémie de "champignon noir" bat tous les records

Covid-19 : l'Italie va imposer un pass sanitaire dès le 6 août dans de nombreux lieux fermés

Valérie Pécresse sur TF1 : "Je suis candidate pour restaurer la fierté française"

Lire et commenter
LE SAVIEZ-VOUS ?

Logo LCI défend l'ambition d'une information gratuite, vérifiée et accessible à tous grace aux revenus de la publicité .

Pour nous aider à maintenir ce service gratuit vous pouvez "modifier votre choix" et accepter tous les cookies.