VIDÉO - Paul Verhoeven de retour avec "Benedetta" : " Je suis un spécialiste du péché !"

VIDÉO - Paul Verhoeven de retour avec "Benedetta" : " Je suis un spécialiste du péché !"

INTERVIEW – Cinq ans après "Elle", couronné par le César du meilleur film, le cinéaste néerlandais Paul Verhoeven signe son deuxième film en langue française. "Benedetta", un drame historique sulfureux interprété par Virginie Efira, sera présenté le 9 juillet en compétition au 74e Festival de Cannes, jour de sa sortie en salles. Sexe, politique, religion… Il a répondu à nos questions avec l’humour et la passion qui le caractérisent.

C’est sans doute l’un des derniers géants du cinéma européen. Paul Verhoeven, 82 ans, n’a rien perdu de son regard mordant sur ses semblables comme le prouve Benedetta, son nouveau film en lice pour la Palme d’or du 74e Festival de Cannes. Le film, qui sortira également en salles le 9 juillet, est inspiré du livre historique de Judith C. Brown, Benedetta, entre sainte et lesbienne, qui relate le destin d’une nonne italienne du XVIIe siècle, partagée entre l’amour de Dieu et son attirance physique pour une jeune condisciple. De ses premiers films au Pays-Bas à sa période hollywoodienne, le cinéaste a toujours eu le goût de la provocation et des personnages féminins forts. Et ce nouveau long-métrage, interprété par Virginie Efira, ne déroge pas à la règle.

LCI : Paul Verhoeven, êtes-vous un pécheur ? 

Paul Verhoeven : C’est drôle que vous me posiez cette question parce que je travaille sur un prochain film qui s’appelle Young Sinner. Ce sera un thriller qui se déroule à Washington et dont l’héroïne est une femme qui évolue dans un milieu évangéliste comme l’ancien secrétaire d’Etat Mike Pompeo et l’ancien-vice président Mike Pence. Ce sont des gens qui pensent que Jésus va revenir sur Terre, vraiment ! La pensée évangéliste, pour moi c’est impensable que ça existe. Et pourtant si ! Vous savez peut-être aussi que j’ai écris un livre sur Jésus Christ d’un point de vue athée (Jésus de Nazareth, Les Forges de Vulcain – 2015). Donc en matière de péché, je suis un spécialiste ! Après, suis-je véritablement un pécheur ? Je ne suis même pas sûr que le mot péché signifie quoi que ce soit. Je pense que nous faisons parfois des choses diaboliques. Parfois sans le vouloir, ou sans nous en apercevoir. Mais pour moi le péché est un mot religieusement connoté. Disons que j’ai conscience d’avoir blessé des gens. Et si vous voulez appeler ça péché, alors oui.

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Benedetta

L’église catholique a été capable de piétiner ses propres péchés pendant des siècles. Ce serait donc bizarre qu'elle puisse être choquée par ce film ! - Paul Verhoeven

Avec Benedetta, vous n’avez clairement pas peur de blesser certaines personnes. Je pense en particulier à l’église catholique. Si demain le Pape François voit le film, il va se sentir très mal, non ? 

Oui mais dans ce cas je lui recommanderais de lire le livre de Judith Brown dont le film est adapté. C’est un travail académique, pas un roman. Il parle de choses qui ont réellement eu lieu et qui ont été découvertes dans les archives de l’église catholique à Florence, en Italie, en 1984 ou 1985 je crois. Donc je ne vois pas comment il pourrait être colère. L’église catholique a été capable de piétiner ses propres péchés pendant des siècles, que ce soit à travers les morts qu’elle a causés durant les Croisades, que ce soit en brûlant des femmes parce qu’elles étaient supposément des sorcières ou en dissimulant les actes de pédophilie commis par ses membres. Ce serait donc bizarre qu’en faisant un film sur quelque chose qui s’est déroulé au sein de l’église catholique, quelqu’un puisse être choqué ! 

Il y a toujours eu des personnages féminins très forts dans vos films. Benedetta, c’est une héroïne parfaite pour vous, non ? 

Oui, même si je suis tombé sur elle un peu par accident à travers le scénariste de mes films néerlandais qui m’a recommandé le livre de Judith Brown. Lorsque je l’ai lu, j’ai aimé l’histoire. Et effectivement ça parle de femmes, ça se déroule presque exclusivement dans un couvent. Mais l’aspect historique m’intéressait tout autant. La dimension politique de l’église aussi. Par exemple le fait qu’une femme puisse être brûlée parce qu’elle a utilisé un instrument dans une relation sexuelle, un godemiché pour ne pas le citer… Excusez-moi mais j’ai oublié votre question !

Je vous parlais du personnage de Benedetta, qui quelque part est aussi ambigu que Catherine Tramell dans Basic Instinct. Ou aussi ambitieuse que Nomi dans Showgirls

C’est vrai que je suis attiré par les femmes fortes, oui. La différence avec le personnage de Tramell joué par Sharon Stone, c’est que c’est réellement une meurtrière. Celui de Benedetta joué par Virginie invente peut-être des choses, mais elle ne tue personne ! Ce qui est étrange, c’est que lorsque j’ai lu ce livre et que je me suis dit que ça pourrait être un film, j’ai immédiatement pensé que ce devait être Virginie Efira. Parce que j’avais la sensation que ce qu’elle avait fait dans Elle, c’était d’une certaine manière la même chose. Dans ce film, c’était une sainte, qui joue la comédie à un dîner, elle demande à tout le monde de prier. Et on découvre plus tard, qu’elle est entièrement consciente de ce que fait son mari, c’est-à-dire violer des femmes, et qu'elle remercie le personnage joué par Isabelle Huppert de le laisser continuer à le faire dans une relation sadomasochiste. Cette femme tellement ambiguë que Virginie joue avec une telle sincérité, était tellement proche de Benedetta. Elle croit en Jésus, mais un Jésus qui l’arrange bien !

J’ai l’impression que dans la période actuelle, aucune actrice américaine n’aurait accepté de jouer Benedetta. Qu’en pensez-vous ? 

Ce serait probablement difficile, mais j’ai bien fait Basic Instinct avec Sharon Stone. Donc je ne sais pas si ce que vous dites est tout à fait vrai. Mais je dois constater que le puritanisme l’a emporté aujourd’hui dans le cinéma américain et que la sexualité y a presque disparu. En fait oui, vous avez raison, ce serait extrêmement difficile de faire ce film en ce moment aux Etats-Unis. Mais "grâce à la France", j’ai pu le faire ici.

Sharon Stone m’a donné sa petite culotte avant qu’on tourne. Elle m’a dit : "c’est un cadeau, Paul !"- Paul Verhoeven, à propos de la scène de l'interrogatoire dans "Basic Instinct"

Vous savez que Sharon Stone dit ces jours-ci que vous lui avez fait faire des choses qu’elle ne voulait pas…

(Il coupe). Mais vous savez que ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?

Virginie Efira dit, elle, que vous l’avez prévenu qu’il y aurait beaucoup de nudité dans Benedetta

Je l’ai prévenu, oui. Mais pour revenir à Sharon Stone, j’espère que vous réalisez que lorsqu’elle dit qu’elle ne savait pas ce qui se passait là, elle ne dit pas la vérité (il désigne son entrejambe, en référence à la scène de l’interrogatoire de Basic Instinct. La comédienne assure dans sa biographie qu’elle ne savait pas qu’on verrait qu’elle ne portait pas de culotte – ndlr). Bien sûr qu’elle savait, la caméra était juste là (il mime le geste). Elle m’a même donné sa petite culotte avant qu’on tourne. Elle m’a dit : "c’est un cadeau, Paul". Je lui avais expliqué ce plan à l’avance, qui était inspiré d’une Hollandaise que j’ai connu à l’université. Elle faisait ça lors des soirées. Mon meilleur ami de l’époque, qui l’est toujours aujourd’hui, lui disait : "tu sais qu’on voit ton vagin ?". Et elle répondait : "Oui, c’est pour ça que je le fais !". Cette histoire, je l’ai racontée à Sharon. Et elle m’a tout de suite dit : "génial, on va faire pareil !". C’est la vérité que je répète depuis 30 ans. Malheureusement la presse préfère imprimer l’autre version. Parce que c’est plus intéressant de dire que j’ai "abusé" d’elle. Mais c’est faux. 

Avec Virginie, avez-vous parlé des scènes de sexe à l’avance ? 

Non, nous avons tourné ce qui était dans le script. Il n’y a pas eu de discussions particulières parce qu’il y avait une confiance absolue entre nous, moi, Virginie et Daphne Patakia. On savait ce qu’on faisait. Bien sûr on discute un peu de la scène sur le plateau, mais ce sont davantage des instructions de placement. Les scènes de sexe, c’est une chorégraphie où chacun doit savoir ce qu’il doit faire. Sans parler du fait que je leur avais donné les story-boards, avec les dessins indiquant la nudité. Sharon Stone et Michael Douglas aussi avaient le story-board sur Basic Instinct !

Si vous regardez tout ce qui se passe sur Terre, les centaines de millions de gens que nous avons tué au XXe siècle par exemple, où est Dieu ?- Paul Verhoeven

Pensez-vous que nous vivons dans une époque plus conservatrice qu’à vos débuts dans les années 1970 ?

Bien sûr. Je parlais récemment à une amie du fait que dans les années 1970, au Pays-Bas, 90% des femmes étaient topless à la plage. Aujourd’hui, plus personne ! Plein de choses positives sont arrivées pour les femmes entre temps. Mais oui, aujourd’hui nous sommes dans une époque puritaine. 

C’est une aubaine pour un cinéaste qui aime provoquer comme vous, non ? 

Oui, mais lorsque vous faites un film qui est basé sur les confessions de femmes qui ont réellement existé, je ne cherche pas à choquer. Ce n’est pas du male gaze ou du female gaze. C’est la réalité. Et ce serait même bizarre de ma part de ne pas montrer les choses par peur de choquer.

Parlons de la religion. Vous êtes ouvertement athée. Mais êtes-vous certain à 100% que Dieu n’existe pas ? 

Non. On ne peut pas en être certain. Parce que ça se passe dans le cerveau. Le cerveau qui est un splendide ordinateur. Mais un ordinateur d’une taille limitée. Or il y a peut-être d’autres ordinateurs. D’une taille bien plus importante et dont vous ignorez l’existence. Ce que je veux donc dire, c’est que notre vision du monde, basée sur l’ordinateur limité qu’est notre cerveau, ne puisse pas tout appréhender. Théoriquement, c’est donc peut-être vrai que Dieu existe. D’un autre côté si vous regardez tout ce qui se passe sur Terre, les centaines de millions de gens que nous avons tué au XXe siècle par exemple, où est Dieu ? Ce qui me semble le plus probable, c’est que nous sommes ici par accident. Et que la vie n’a aucun sens. Elle peut être courte, elle peut être longue, mais elle finit par disparaître. Ce qui est complètement déprimant ! Lorsqu’on réfléchit un peu à notre destin, à ce qu’a été notre existence, elle se résume à un battement de cil. Au fond nous ne sommes que des animaux. Des animaux progressistes. Mais des animaux d’abord. Regardez ce qu’on fait aux vaches dans les abattoirs !

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Enfant, vous avez cru en Dieu ? 

Non, parce que je n’ai pas grandi dans une famille de croyants. Le seul truc qu’on faisait, c’est Noël. Il y avait un sapin et beaucoup de cadeaux autour, mais c’est tout. Je me rappelle avoir un jour demandé à mon père : "pourquoi Dieu n’a-t-il pas empêché Jésus de souffrir sur la croix ?". Et il a été incapable de me répondre. Des années plus tard, j’ai étudié auprès du Jesus Seminar en Californie, parce que je voulais faire un film sur le Christ, ce que j’espère toujours. Mais plus je lisais, plus j’en concluais que son histoire est celle d’un homme, pas d’un Dieu ou même d'un demi-Dieu. C’est juste un type qui a été crucifié parce que les Romains le voyaient comme un dangereux terroriste. Sa condamnation était politique. Ça n’a rien à voir avec cette histoire de Dieu qui veut que son fils soit mort pour nos péchés. Tout ça, c’est un mensonge.

>> Benedetta, de Paul Verhoeven. Avec Virginie Efira, Daphne Patakia, Charlotte Rampling, Lambert Wilson. En salles le 9 juillet

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