Jack Lang : "Je ne pense pas que le FN soit en mesure d'accéder à l'Elysée"

Jack Lang : "Je ne pense pas que le FN soit en mesure d'accéder à l'Elysée"

INTERVIEW - A la tête de l'Institut du Monde Arabe depuis 2013, Jack Lang dresse un premier bilan de son action pour metronews. L'occasion d'évoquer cet héritage de la présidence de François Mitterrand, l'actualité nationale et internationale, mais aussi le dossier brûlant des intermittents sur lequel l'ancien ministre de la Culture a récemment pris position.

Dans le contexte national et international actuel, que représente un lieu comme l'Institut du Monde Arabe (IMA) ?
D'abord il est beau ! Et on ne va jamais se plaindre de la beauté. C'est une illustration harmonieuse et originale de l'architecture contemporaine. C'est aussi le symbole des travaux engagés sous la présidence de François Mitterrand. Le premier, même dès juin 1981. Je lui avais proposé de faire appel non pas à des grands pontes mais à de jeunes architectes, parmi lesquels Jean Nouvel s'est imposé. A l'époque il était totalement inconnu. Nous voulions marquer un changement, une rupture, comme nous avons pu le faire aussi avec Philippe Stark et Jean-Michel Wilmotte, en partie révélés par les commandes réalisées à l'époque.

L'IMA a aussi une dimension politique et spirituelle...
C'est clairement un pont entre l'Orient et l'Occident. Il a été pensé après la première crise pétrolière, par Valéry Giscard d'Estaing et plusieurs chefs d'Etat du monde arabe qui voulaient non seulement éviter une guerre, mais aussi construire un lieu d'échange, de rencontre et de réflexion. C'est un lieu emblématique et son message est un message de respect de tolérance, d'universalisme, au-delà du monde arabe d'ailleurs.

Ce message a-t-il toujours été audible ?
On m'a nommé là pour redonner du souffle et de l'élan à cette institution. Pas la gérer. En quelques mois, nous avons renoué avec les pays arabes : la plupart des chefs d’État ne s'arrêtaient plus à l'IMA par exemple. Nous faisons en sorte de les faire revenir, tout comme les personnalités économiques, intellectuelles, culturelles, etc. Il fallait aussi renouer avec la société française. Aujourd'hui des gens découvrent ou redécouvrent ce lieu. Le week-end, c'est noir de monde. Les expos que nous avons lancées remportent un immense succès. Celle sur le Haj, le pèlerinage à la Mecque, répond à votre question. Viennent là musulmans, non musulmans, croyants, non croyants, des gens passionnés de découvrir un héritage immémorial, avec des pièces d'art traditionnel et de créations contemporaines. Les visiteurs en ressortent transfigurés.

"Je ne suis pas un révolutionnaire en chambre"

Est-ce une manière de présenter un autre visage du monde arabe, au moment où les médias se font souvent l'écho des tensions, des conflits dans ces pays ?
Il ne s'agit pas de cacher la réalité : la situation en Irak est effrayante, par exemple. George W. Bush est un criminel, à l'origine d'une guerre illégitime et destructrice. Je remercie d'ailleurs Jacques Chirac et Gerhard Schröder de s'y être opposés. D'autant plus que ses conséquences sont loin d'être achevées. Raison de plus pour plaider en faveur d'une vision plus positive des choses. A partir du 14 octobre prochain, nous organisons un événement autour du Maroc, basé sur le texte du préambule de la Constitution marocaine, adopté il y a peu. On peut y lire que le Maroc revendique la diversité de ses héritages : africains, arabes, berbères et hébraïques. C'est un message qui n'est pas seulement marocain, mais universel. Aujourd'hui l'ignorance est la source des clichés, des préjugés. Des violences parfois aussi comme avec ce jeune homme Rom agressé en Seine-Saint-Denis. Mais je suis un optimisme inoxydable. Et j'estime que l'immense majorité des gens partagent ce sentiment. Le racisme, ça existe. Mais c'est une minorité d'imbéciles et de crétins.

Avez-vous été surpris du score du FN aux élections européennes ?
Pas du tout. C'était écrit ! Quand les partis politiques traditionnels ne sont pas capables de créer un minimum d'enthousiasme, d'adhésion, voilà ce qui arrive. Même si les élections européennes sont bien souvent un défouloir. Peut-être suis-je naïf, mais je ne pense pas que le FN soit en mesure d'accéder à la présidence de la République. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne remportera pas d'autres succès d'ici 2017. D'ici là, il faut que les partis réfléchissent, inventent, se creusent la cervelle, tiennent un autre discours. Qu'ils fassent leur révolution.

Vous disiez il y a quelques années être un réaliste révolutionnaire. C'est toujours le cas ?
Toujours. Je ne suis pas un révolutionnaire en chambre, mais un révolutionnaire d'action. Je veux que ça bouge. Si vous voulez transformer notre système d'éducation, par exemple, il faut le faire avec intelligence, avec finesse. Diplomatie. Autrement on provoque la rébellion. Et la révolution passe à la poubelle. La révolution, c'est un mélange de vision et de sens de l'action.

"On ne peut sortir d'une crise que par un surcroît d'intelligence et d'imagination" 

Comment vous positionnez-vous aujourd'hui par rapport au Parti socialiste ? En êtes-vous encore un acteur ?
Non. Aujourd'hui j'en suis spectateur. Place à une autre génération ! Je ne souhaite qu'une seule chose : que ce parti travaille, lance des projets nouveaux, découvre des talents. Par le passé, j'ai regretté que ce parti soit dans l'opposition pure et simple, au lieu de lancer des chantiers de réflexion. Lorsque Nicolas Sarkozy a décidé de réformer la Constitution, j'ai apporté ma pierre à l'édifice, avec d'autres personnalités de gauche. Et je n'ai jamais compris pourquoi le Parti socialiste avait voté contre le Défenseur des droits, contre la question prioritaire de constitutionnalité (QPC). Contre toute une série d'avancées de la démocratie.

Être à la tête de l'IMA, c'est mieux que ministre ?
Ma vie est une vie de liberté. Même lorsque j'étais ministre, j'étais en harmonie avec le président de la République parce que j'étais libre. Je ne peux pas agir sous tutelle. Donc je suis heureux ici. Je le suis d'autant plus que j'ai réussi avec mes équipes à créer les conditions pour aller de l'avant. Et puis ministre de quoi ? Pour quoi faire ? D'abord on ne me l'a pas proposé. Vous savez, j'ai eu de la chance de ne pas être un ministre de décorum. Avec François Mitterrand, nous étions décidés à changer profondément les choses. En quelques semaines, nous avons passé la loi sur le livre unique du film, le doublement du budget du ministère de la Culture, le lancement du Grand Louvre, la construction de l'IMA. Et puis j'ai bénéficié de moyens qui m'ont permis de changer beaucoup de choses.

A l'arrivée d'Aurélie Filippetti, vous plaidiez dans metronews pour un maintien du budget du ministère de la Culture. Deux ans après, elle aussi a du faire des économies. La culture a-t-elle moins de place dans l'action politique aujourd'hui ?
D'abord je dois dire que j'ai une grande sympathie pour Aurélie Filippetti. C'est une femme courageuse, compétente. Elle aime sa mission. Elle s'y dédie avec passion. Maintenant je n'ai pas envie d'apporter d'appréciation sur la politique du gouvernement. Je m'impose une obligation de réserve, mais je n'ai pas changé d'avis, non. Ma conviction est la même qu'il y a 30 ans : la priorité des priorités c'est l'éducation, la culture, la recherche et l'innovation. Et qu'on ne peut sortir d'une crise que par un surcroît d'intelligence et d'imagination.

"Le modèle culturel français est un tout, dont font partie les intermittents"

La limite au devoir de réserve, c'est le dossier des intermittents ?
Je me suis exprimé pour différentes raisons. Subjectives, personnelles, parce que là aussi je ne change pas d'avis. Au moment où un coup grave peut être porté à la vie culturelle de ce pays, il me paraît nécessaire de peser un peu. Mais je n'ai pas pris à partie le gouvernement, qui pour l'heure n'a pas pris de décision. L'accord qui fait polémique a été conclu entre les partenaires sociaux, par des syndicats qui sont représentatifs de l'ensemble des travailleurs, mais très peu des métiers du spectacle. C'est donc un faux accord majoritaire sur la forme. Et qui sur le fond est profondément injuste. Je fais confiance à Manuel Valls, qui est un homme de culture, pour trouver une solution.

Comment l'homme de théâtre que vous êtes vit-il l'annulation éventuelle du Festival d'Avignon ?
Il ne le sera pas (ferme). Parce que j'espère, je pense qu'un sursaut va se produire. Si cet accord passe, c'est toute une économie de villes et de régions qui sera détruite.

Une France sans intermittents du spectacle, ça ressemblerait à quoi ?
Aucun pays ne dispose d'un tissu territorial aussi profondément irrigué en matière de culture. C'est l'Etat central qui a donné l'impulsion avant que les régions, les maires, les individus se saisissent des décisions qui ont été prises il y a 30 ans. Le modèle culturel français est un tout, dont font partie les intermittents. Notre exception culturelle produit des biens de l'esprit, par essence fragile. Ce pourquoi j'ai obtenu que la culture bénéficie d'un traitement spécial : des lois sur les quotas de films, sur les droits d'auteurs, une fiscalité qui tient compte de la discontinuité des revenus. Si on enlève un morceau, tout s'effondre.

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