"Mein Kampf" réédité en France : "Sans le travail des historiens, il est impossible de distinguer le vrai du faux"

"Mein Kampf" réédité en France : "Sans le travail des historiens, il est impossible de distinguer le vrai du faux"

DÉCRYPTAGE - Évènement éditorial controversé, "Historiciser le mal : une édition critique de Mein Kampf", est mis en vente ce mercredi. Sophie Hogg, directrice éditoriale des éditions Fayard, explique à LCI la genèse de ce projet et la manière inédite dont il est commercialisé.

896 pages, Un coffret de 3,6 kilos pour 30 cm de haut et 24,5 cm de large comprenant un livre de 869 pages, annotées de bout en bout... L’objet est aussi impressionnant que la somme de travail qu’il a nécessité durant près d'une décennie. Historiciser le mal : une édition critique de Mein Kampf est mis en vente ce mercredi par la maison Fayard au prix de 100 euros.  

Rédigé par Adolf Hitler entre 1924 et 1925, alors que le chef du parti nazi purgeait une peine de prison après l’échec d’un putsch, Mein Kampf est le manifeste d’un homme qui se hissera au pouvoir par les urnes, en 1993, avant d’engager l’Allemagne dans la seconde Guerre mondiale.  

S’il a déjà fait couler beaucoup d’encre, avant même d’être achevé, le projet des éditions Fayard, réalisé en collaboration avec des spécialistes français et allemands se veut avant tout un livre d’histoire, commercialisé de manière (presque) confidentielle, comme l’explique à LCI la directrice éditoriale Sophie Hogg. 

LCI : Ce projet de réédition est évoqué depuis dix ans, avant même que Mein Kampf tombe dans le domaine public en 2016. Quel était l’objectif des édition Fayard à l’époque ?  

Sophie Hogg : La volonté des éditions Fayard, qui étaient à l’époque dirigées par Olivier Nora, c’était de pouvoir éviter, en vue de la tombée du manuscrit dans le domaine public justement, que n’importe qui puisse se mettre à faire une édition critique de ce livre dans le but d’une manipulation ou d’une récupération politique. Et le meilleur moyen de barrer toute manipulation politique d’un texte lui-même issu d’une manipulation politique, c’est d’en confier une version scientifique à des historiens. Fayard savait également à l’époque que les Allemands prévoyaient un projet similaire, mais dans un contexte différent puisqu’en Allemagne, Mein Kampf a été interdit entre 1945 et 2015, contrairement à la France où le texte n’a pas été interdit après la deuxième Guerre mondiale. Et où il n’a jamais cessé d’être circulation. Soit en un clic sur Internet, soit en physique dans une traduction qui date de 1934, publiée par les Nouvelles éditions latines. Si l’on en croît les chiffres de l’Institut GFK, il s’en vend 5.000 exemplaires par an. Or cette édition est simplement précédée d’un avertissement de 8 pages, qui été imposé en 1972 suite à un procès sous l’impulsion de Serge Klarsfeld et de la Licra, pour rappeler au lecteur l’idéologie criminelle contenue dans ce texte. Une idéologie qui a conduit à la Shoah.

Ce que souhaitaient les historiens, c’est confronter le lecteur français actuel à la même rugosité, la même confusion, la même difficulté à comprendre que le lecteur allemand de l’époque- Sophie Hogg, directrice éditoriale de Fayard

En quoi la nouvelle traduction française diffère-t-elle de celle qui existait déjà ?  

Une première traduction avait été commandée à Olivier Mannoni début 2012. Elle a été rendue deux ans plus tard avant d’être revue par l’équipe d’historiens mise en place sous la direction de Florent Braillard, directeur de recherche au CNRS, dans la perspective de faire l’inverse du travail habituel d’un bon éditeur. C’est-à-dire retirer les répétitions, couper des phrases qui sont bancales et qu’on ne comprend pas, bref améliorer un texte. Or ce que souhaitaient les historiens, c’est confronter le lecteur français actuel à la même rugosité, la même confusion, la même difficulté à comprendre que le lecteur allemand de l’époque. Tout le contraire de la version déjà existante qui embellissait le texte d’origine. Peu importe par exemple si une phrase fait trois lignes, on ne l’a pas réduite à deux lignes pour mieux la comprendre. C’est aussi pour cela que notre édition contient un tableau comparatif des différentes traductions et un glossaire pour des notions qui n’ont pas le même sens aujourd’hui.

Que penser de Mein Kampf sur la forme ?  

Sur la forme, tout le monde dit que c’est épouvantable, que Hitler écrit mal, etc. En revanche, ce qui ne se voit pas forcément au départ, c’est à quel point il est bancal dans les sauts d’idées, dans sa manière de mettre en place quelque chose, et de sauter tout à coup à autre chose. Si bien qu’on n’est pas sûr de comprendre réellement, ce qui est la meilleure manière d’amener la confusion chez le lecteur. D’accord il y l’antisémitisme, la haine, le racisme, l’idée de supériorité de la race aryenne. Mais c’est aussi un texte qui évoque l’histoire politique de l’époque, les syndicats, les ouvriers… Et le plus compliqué, c’est l’invention qu’il en fait.

Un dispositif de click and collect

On a tous lu des livres, vu des films et des documentaires sur Hitler. Le travail des historiens nous apprend-il vraiment des choses sur l’homme qui a écrit Mein Kampf ?  

Leur travail et leurs connaissances permettent de déconstruire la façon dont Hitler se met en scène dans son parcours. Au début, il essaie d’intégrer les codes du roman d’apprentissage en se présentant comme une sorte de héros romanesque. On peut avoir lu beaucoup de choses sur lui et sur cette époque. Mais sans l’appareil critique que proposent les historiens, il est impossible de distinguer le vrai du faux. Or cette manière de se présenter comme "un pauvre type", quelqu’un qui avait du talent mais qui a été rejeté pour de mauvaises raisons, justifie ensuite sa vision du monde.

Cette édition ne va pas se retrouver en tête de gondoles mais être vendue de manière presque confidentielle… 

Pour ce texte qui justifie à juste titre des inquiétudes, de par l’idéologie criminelle qui y est mise en place, il n’a jamais été envisagé qu’il soit publié dans les supermarchés. Sans parler du fait qu’il s’agisse d’un livre à 100 euros ! Nous avons au contraire décidé de demander aux libraires un dispositif très particulier et à vrai dire sans précédent. D’ordinaire nos équipes de représentants se déplacent chez les libraires pour leur proposer un titre. Puis en fonction de la demande, nous effectuons un tirage en adéquation. Cette fois, nous avons demandé à ce qu’il y ait un système de click and collect, ce sont les clients qui vont commander le livre au libraire et qui ensuite viendront le chercher comme ce que nous avons vécu durant le confinement. Ce qui évitera les piles dans les librairies ou dans les Fnac.

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Combien d’exemplaires avez-vous fait fabriquer ?  

Le tirage est de 12.000 exemplaires, dont 1000 ont été mis de côté à l’attention des bibliothèques qui le recevront gratuitement si elles le souhaitent. C’est un tirage très important, mais qui s’explique en partie par le fait que sa complexité exigera un temps très long de réimpression, si elle se révélait nécessaire. J’ajoute qu’un grand nombre d’exemplaires ont également été adressés à la communauté de chercheurs avec lesquels nous avons travaillé, en France et en Allemagne, mais aussi à de nombreux organismes comme la Fondation Auschwitz-Birkenau qui recevra des droits dès le premier exemplaire vendu, puis la totalité des éventuels bénéfices, si l’on en fait. 

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