NOCTURAMA : quand le cinéma dérange

CULTURE

POLÉMIQUE. Attendu au tournant, "Nocturama" de Bertrand Bonello, qui montre le terrorisme uniquement du point de vue de jeunes posant des bombes dans Paris, sort dans un contexte risqué pour les films traitant de sujets polémiques. A découvrir ce mercredi.

Changeant radicalement de sujet après Saint Laurent, biopic sublime et beau-bizarre sur la vie du célèbre couturier français, Bertrand Bonello aborde avec Nocturama, imaginé bien avant les attentats de 2015 et 2016, un sujet qu'il reconnaît être "délicat" dans le contexte actuel. Mais les attaques, plus symboliques que meurtrières, sont "très loin de ce que l'on a vécu" récemment, de l'atttentat contre Charlie Hebdo à celle contre l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray, assure-t-il. Loin du terrorisme jihadiste, "j'étais plus sur un étouffement lié à la difficulté à vivre pour une jeunesse dans le monde d'aujourd'hui que sur un fanatisme religieux. Ce n'est pas du tout le sujet".

Initialement baptisé Paris est une fête, Nocturama, au titre inspiré par celui d'un album de Nick Cave, s'intéresse plus au mode opératoire, au "comment", qu'aux motivations jamais vraiment évoquées de ses personnages terroristes, d'origines sociales diverses mais qui "pourraient avoir une rage commune". "On ne sait pas trop quelles sont leurs motivations, mais on peut très bien les deviner. Ils s'attaquent à des symboles du pouvoir, des multinationales. On peut très bien imaginer les conversations qui ont eu lieu avant le film, qui démarre le jour J, immédiatement dans l'action", estime Bertrand Bonello. 

Une sortie à haut risque

Sortir en salles un film traitant du terrorisme est désormais devenu un chemin de croix. Cet été, à la suite des attentats de Nice, Studio Canal, le distributeur de Bastille Day, avait annoncé avoir demandé aux 237 salles qui le passaient de retirer ce thriller avec Idris Elba qui racontait l’histoire d’une jeune Française préparant un attentat à la veille du 14 Juillet. Studio Canal jugeait que certains aspects du film n’étaient pas "en phase avec l’esprit de recueillement national". Preuve que les limites de la bienséance fluctuent en fonction de l’état de l’opinion, opinion elle-même percutée par des événements extérieurs. 

Cette décision, qui représente un coût notable pour le distributeur, rappelait celle prise pour Made in France de Nicolas Boukhrief dont le parcours fut édifiant. Pour rappel, le groupe M6, à travers sa filiale de distribution SND, s'était occupé du tournage achevé en octobre 2014. Les attentats du 7 janvier contre Charlie Hebdo et la prise d'otages du 9 janvier au supermarché Hyper Cacher avaient tout bousculé, stoppant net la diffusion du film. M6/SND annulait la sortie et pendant quelques mois, le film était abandonné. C'était finalement un autre distributeur, Pretty Pictures, qui l’avait récupéré et lui avait proposé de nouvelles dates de sortie . Au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, son distributeur avait finalement annoncé la déprogrammation et le film était finalement sorti seulement en vidéo à la demande (VOD) en janvier 2016. Made in France reste un film qui, par la nature de son sujet, fait peur, questionnant ainsi notre capacité à supporter un certain type de cinéma. N'était-ce pas nécessaire de voir les films de Yves Boisset comme Dupont Lajoie dans les années 70 ou les films de Jean-Claude Brisseau comme De Bruit et de fureur dans les années 80 ?

La décision de retirer un film en raison d’un télescopage avec l’actualité reste exceptionnelle

La décision de retirer un film en raison d’un télescopage avec l’actualité reste exceptionnelle.  En fait, dans 99% des cas, la censure vient d’en haut, des pouvoirs publics, de pressions d’associations et de lobbys, et quasiment jamais du distributeur ou du réalisateur. Plusieurs films sur la guerre d’Algérie avaient ainsi été interdits par la censure, comme Le Petit soldat de Jean-Luc Godard en 1960 sur l’histoire d’un déserteur. Ou encore le formidable La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, en 1966. Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita, sur la Guerre d’Indochine, avait subi le même sort en 1955. 

Des films traitant de faits divers ont aussi pu être mis au ban dans certaines régions ou villes, comme Le Pull over rouge (1979) de Michel Drach sur l’affaire Christian Ranucci, interdit à l’époque à Toulon. Mais, souligne l’historien Frédéric Hervé, auteur de "Censure et cinéma dans la France des Trente Glorieuses", toutes ces interdictions venaient de la commission de contrôle des films, de la censure. Pour Bastille Day ou Made in France, il s’agit d’une forme d’autocensure, ou plus exactement d’une censure des diffuseurs et réseaux d’exploitants. Ce sont eux maintenant qui empêchent la sortie des films, la commission ne faisant plus rien de tel depuis très longtemps. Outre la volonté d’être en phase avec l’émotion nationale, ils craignent les incidents, le scandale, la mauvaise presse.

Quelques réalisateurs se sont toutefois eux-mêmes censurés dans le passé. Stanley Kubrick avait ainsi demandé en 1972 à Warner de retirer Orange Mécanique des salles au Royaume-Uni, après avoir été submergé de lettres de menaces et de protestations contre la violence du film. Il n’a pu y être projeté qu’après sa mort en 1999. 

Les producteurs des Sentiers de la gloire, sur des soldats fusillés par l’armée en 14-18, avaient quant à eux décidé de ne pas le sortir en France en 1957, à la suite des pressions d’anciens combattants. Il ne sera projeté qu’en 1975. L’histoire n’est pas neuve, les combats non plus.

Pour Bertrand Bonello, Nocturama "fait plus peur à ceux qui ne l'ont pas vu qu'à ceux qui l'ont vu. Quand ils le voient, les gens comprennent à quel endroit est le film".

Nocturama en salles le 31 août 2016

La bande-annonce de Nocturama

En janvier dernier, le documentaire "Salafistes" avait créé la polémique

En vidéo

"Salafistes", le documentaire : "Nous avons été victimes d'un contexte politique"

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter