"Tout part d'une anecdote de Herbie Hancock" : comment le jazz a inspiré l’âme de "Soul"

"Tout part d'une anecdote de Herbie Hancock" : comment le jazz a inspiré l’âme de "Soul"

INTERVIEW - Le réalisateur Pete Docter, son co-réalisateur et scénariste Kemp Powers et sa productrice Dana Murray nous ouvrent les portes de la conception de cette tendre pépite signée Pixar à découvrir dès le 25 décembre.

Il aurait dû être présenté au Festival de Cannes au printemps. La pandémie en a décidé autrement. C'est finalement à domicile que Soul fera ses grands débuts. Le nouveau bijou des studios Pixar débarque sur Disney+ vendredi 25 décembre pour apporter un peu de magie à une période qui en manque tant. 

D'une poésie folle, le film d'animation tente de percer l'origine de notre personnalité à travers celle d'un jazzman new yorkais qui se retrouve embarqué dans une drôle d'aventure. Aussi émouvant que passionnant, Soul fera date parmi les productions Disney. LCI a passé un coup de Zoom à son équipe créative pour tenter de percer les secrets de sa fabrication.

Quelle a été votre première réaction quand Pete Docter est venu vers vous avec cette idée de faire un long métrage d'animation sur les âmes ?  

Dana Murray, productrice : Je lui dis : "Tu es complètement fou… Faisons-le !"  C'est pour ça que j’adore travailler sur les films de Pete, on ne s’ennuie jamais. Que nous parlions à un expert religieux, à un chaman ou à un consultant culturel… J’ai l’impression d’apprendre tellement tous les jours et d’élargir ma manière de penser. C’est super. 

Le point de départ du film, ce sont les âmes humaines. Pete, combien de temps cela vous a-t-il pris pour mettre en forme ce concept à l’écran ?

Pete Docter, réalisateur : Du concept au produit final, je dirais environ quatre ans. Mais le processus de création du dessin a été plus court. Je dirais peut-être deux ans de recherches, de recours à beaucoup d'artistes différents pour tester les versions. Certains dessins ressemblaient à une ampoule. Mais ils étaient si simples qu’on s’est demandé si c’était suffisant pour qu’on se repose dessus. La technologie a apporté tellement de richesse, de texture… Elle a joué un grand rôle dans la formation des personnages.

Kemp, vous avez rejoint les équipes de Soul il y a deux ans. Vous souvenez-vous où en était le projet à ce moment-là ?

Kemp Powers. : Soul ne durait que 40 minutes mais la structure de base était là. Joe était un joueur de jazz, c’était déjà bien établi. Il était professeur au collège, avait décroché l’opportunité de sa vie et était presque mort avant d’entamer ce voyage pour retrouver son corps.  Certains éléments du récit n'étaient pas vraiment détaillés mais c’est la principale raison pour laquelle on a fait appel à moi. L’ossature de l’histoire était là, ma mission était de l’entourer de viande.

Joe Gardner est le premier personnage afro-américain de Pixar. Il était temps en 2020, non ?

D.M : Oui, un peu trop longtemps même. Mais nous sommes vraiment heureux de faire partie de ce premier projet qui ne sera certainement pas le dernier.  

K.P. : Mieux vaut tard que jamais, en ce qui me concerne. Ça n'aide pas non plus que la majorité des personnages Pixar ne soient pas des êtres humains. Donc on dû laisser passer d’abord beaucoup de jouets, de rats, de monstres et beaucoup d’autres (il rit).  

Kemp, dans le documentaire Inside Pixar sur Disney+ vous insistez sur un mot-clé  : "authenticité".  Dans le générique de fin, vous remerciez "des conseillers culturels, musicaux et religieux". Comment vous ont-ils aidé à créer un film authentique ?  

Souvent, quand les productions font appel à des consultants, elles ont tendance à le faire à la fin et à demander leur approbation. Et ça n'aide pas vraiment. Nous avons invité nos consultants aux prémices du projet pour échanger avec eux sur ce que nous faisions et obtenir leurs premières impressions intactes. Puis nous avons fait beaucoup d'ajustements tout au long du processus en nous basant sur nos conversations avec eux. La première version de Joe était un personnage vraiment cool, intéressant. Mais nos consultants culturels ont soulevé quelques questions sur le design, qui nous ont contraints à revenir à la planche à dessin. Nous avons aussi fait évoluer la robe de la musicienne Dorothea Williams. Comme on peut s'y attendre, ça a ralenti un peu le processus. C'est pour ça que les gens ne le font pas souvent. Mais pour Soul, nous avons pensé qu'il était plus important de le faire correctement que de le faire rapidement.  

Pete, vous dites que le jazz est la représentation parfaite de ce que vous vouliez dire dans ce film. Pourquoi ?  

Tout part d’une anecdote du jazzman Herbie Hancock, qui a raconté sa collaboration avec Miles Davis. Lors d’un concert, il a dit avoir joué une note tellement fausse qu'il a eu peur de détruire tout le show. Mais au lieu de ça, il dit que Miles Davis a pris une respiration et a joué quelques notes pour rendre juste cette fausse note. Comment a-t-il fait ça ?  Eh bien, il ne l'a pas jugé. Il a juste pris ça comme quelque chose de nouveau et il a fait ce que tout bon musicien de jazz est censé faire, c'est-à-dire essayer de prendre tout ce qui se passe et de le transformer en quelque chose de valeur.  En entendant cette histoire, on s’est dit que c’était exactement ce que Soul était censé être. C'est ce que nous trouvions inspirant. Prenez par exemple quelqu’un comme Mère Teresa, qui est née dans des circonstances horribles, n'a pas eu de chance mais qui a transformé des parties du monde.

Travailler avec Trent Reznor et Atticus Ross a débouché sur quelque chose de vraiment cool qui nous a tous sortis de notre zone de confort - Pete Docter sur sa collaboration musicale avec les rockeurs de Nine Inch Nails

Le jazz étant au coeur du film, avez-vous pensé à faire de Soul une comédie musicale ?  

D. M. :  On n’a jamais pensé à faire une comédie musicale à part entière, mais il y a eu des discussions sur le fait que Dorothea aurait pu être une chanteuse de soul. 

P.D. : Mais c’est drôle parce que Terri Lynn Carrington, qui est leader d’un groupe et une batteuse incroyable, a dit que c’était un choix très audacieux de ne pas faire de Dorothea une chanteuse parce que les femmes sont toujours des chanteuses et jamais des musiciennes. Donc ça a fini par être un bon choix. Et on a quand même fait chanter l’incroyable  jazzman Jon Batiste sur le générique de fin. 

Vous avez aussi collaboré avec deux artistes atypiques pour un film Pixar : Trent Reznor et Atticus Ross, oscarisés pour la BO de The Social Network. Comment les avez-vous convaincus de composer pour votre film ?  

P.D. : Nous avons eu un excellent intermédiaire en la personne de Ren Kleiss, qui était notre concepteur sonore sur Vice Versa.  Il a travaillé sur de nombreux films de David Fincher, pour lesquels il a collaboré avec Trent et Atticus. On dînait tous les deux et je lui ai dit : "Tu penses que Trent et Atticus pourraient être intéressés ?"  Il leur en a parlé. Ils étaient sans doute un peu effrayés et hésitants au début, se demandant comme nous si ça allait fonctionner. Et ça a débouché sur quelque chose de vraiment cool qui nous a, je pense, tous sortis de notre zone de confort et nous a poussés à modifier notre façon de travailler. Je trouve que c’est vraiment quelque chose de sain qui apporte souvent des idées géniales.  

K.P. : C’est drôle parce que j’ai lu le mois dernier une interview d’Atticus dans laquelle il racontait avoir fait une liste de leurs collaborations de rêve avec Trent. Et Pixar était tout en haut de cette liste.

Soul est un film bien particulier pour Pixar car il est le premier du studio à avoir été finalisé à domicile pendant un confinement général de la population. Quelles difficultés cela a-t-il représenté ?

P.D. : Ça été délicat (il sourit). 

D.M. : Quand nous sommes partis à la mi-mars, tout le monde a pris ses machines et est rentré chez soi.  Il nous restait sept semaines de production et il y avait encore beaucoup de choses à faire. Nous avons aussi été vraiment naïfs au début de la pandémie. On était genre : "OK, eh bien, on se voit dans quelques semaines, non ? Combien de temps tout ça peut-il durer ?"  Alors oui, les équipes ont vraiment été incroyables. Nous avons même fini dans les temps, en fait, mais de chez nous. 

Pensez-vous que le film aurait été différent s’il n’y avait pas eu de pandémie ?

D.M. : Non, car la plupart des choix créatifs avaient été faits. On avait même une séquence post-générique où l’un de nos personnages disait au public de rentrer chez lui. Pete a pensé à la supprimer mais on l’a conservée.

Pete, vous avez mis un visage sur nos émotions dans Vice Versa et vous mettez maintenant un visage sur nos âmes. Que nous réservez-vous à l’avenir ?

P.D. : Eh bien, je n'ai pas beaucoup réfléchi plus loin que le moment présent. Il y a tellement de choses qui se passent au travail.  Nous avons quinze projets en cours entre les nouveaux films et les projets de streaming. Donc j'ai les mains pleines, je vais juste aider tous ces gens à bouger. Et au-delà, je ne sais pas. Wait and see.

>> Soul de Pete Docter et Kemp Powers, avec les voix françaises d'Omar Sy, Camille Cottin et Ramzy Bédia - disponible dès le 25 décembre sur Disney+

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