10 ans après l'affaire Kerviel : "Les traders ont vu leur salaire fixe augmenter et leur bonus diminuer"

INTERVIEW - Il y a tout juste dix ans ce mercredi débutait l'affaire Kerviel, avec la révélation par la Société Générale d'une perte colossale, près de 5 milliards d'euros, imputée à un jeune trader. L'occasion pour LCI de faire le point sur les évolutions de ce métier, objet de tous les fantasmes, avec l'expert et trader indépendant Jean-Louis Cussac.

Il y a dix ans jour pour jour ce mercredi, l'affaire Kerviel éclatait en pleine crise financière. Le 24 janvier 2008, la Société Générale annonçait avoir perdu près de 5 milliards d'euros. La raison invoquée par la banque : un de ses traders avait pris, seul, 49 milliards d’euros de positions dissimulées par des opérations fictives. La divulgation de cette information avait créé la stupeur dans le monde financier. Brusquement propulsé sous les projecteurs, Jérôme Kerviel allait alors s'engager dans des années de combat judiciaire face à la Société Générale, pour devenir un symbole des dérives de la finance.


Où en sommes-nous dix ans après ? La finance et les traders se sont-ils assagis ? Les dérives observées dans l'affaire Kerviel ont-elles été gommées ? Jean-Louis Cussac, trader indépendant reconnu pour ses fines analyses et ses critiques du milieu, nous dresse un état des lieux dix ans après ce tremblement de terre.

LCI : Depuis l’affaire Kerviel, avez-vous vu un changement dans les pratiques des traders ? Font-ils preuve de davantage de prudence ?

Jean-Louis Cussac, trader indépendant : Attention : l’affaire Kerviel n’a pas été le plus grand catalyseur d’une transformation des marchés. Elle a été extrêmement médiatisée, mais c'est surtout le crack de 2008, c’est-à-dire l’écroulement du système financier, qui a provoqué les grandes mutations que le monde de la finance a depuis connues. Ce n’est pas que l’affaire Kerviel, loin de là.

LCI : Comment le métier de trader a-t-il évolué ?

Jean-Louis Cussac : Il s’est transformé pour plusieurs raisons. On est passé d’un marché à la voix, où tout se passait au téléphone, à un marché qui est devenu électronique. Les traders d'aujourd'hui ne sont pas ceux que l'on a connus…

LCI : On est donc loin de la figure que l'on peut voir dans les films ?

Jean-Louis Cussac : Oui, tout à fait ! Aujourd’hui, tout est électronique et régi par des algorithmes. Il y a donc un certain nombre de traders, même si c’est un peu excessif, qui ne connaissent rien aux marchés. De nos jours, ce sont plus des statisticiens, des mathématiciens ou même des physiciens. Ils analysent les flux et les idées sous la forme d’algorithmes, mais de plus en souvent, ce sont des gens qui n’ont pas la "culture bourse" que pouvait avoir le trader de l’époque.

LCI : En quoi les algorithmes ont-ils changé les pratiques ?

Jean-Louis Cussac : L’algorithme n’a pas d’états d’âme, il ne triche pas, il fait ce qu’on lui demande de faire. Après l’affaire Kerviel, c’est sûr que les banques sont bien contentes d’avoir un robot qui ne représente plus de risques au niveau psychologique.

LCI : Ces nouvelles technologies leur font-elles prendre moins de risques ?

Jean-Louis Cussac : Non, c’est le métier qui tend à faire prendre moins de risques parce que, tout simplement, le trader est bien souvent remplacé par une machine dont il ne fait que gérer les réglages. Mais pour celui qui continue encore à pratiquer le métier comme avant, beaucoup de règles ont été mises en place pour limiter les risques qu’ils étaient amenés à prendre. Aujourd’hui, les traders sont beaucoup plus contrôlés.

LCI : Les salaires et les bonus aussi ?

Jean-Louis Cussac : Pour le coup, l’affaire Kerviel a modifié les choses. Les traders ont vu leur salaire fixe augmenter, et on leur a diminué leur bonus pour éviter qu’ils ne soient dans l’idée de faire du profit à tout prix. Aujourd’hui, leur bonus, qu’ils perçoivent toujours bien évidemment, est capé (ndlr : limité) à un ou deux ans de salaire. Ils ne peuvent plus gagner autant d'argent qu'à l'époque.

LCI : Le niveau de rémunération fixe se situe à combien environ ? Avez-vous des exemples ?

Jean-Louis Cussac : J’ai un ami qui travaille dans le milieu depuis longtemps, il gagne entre 300.00 et 350.000 euros de salaire annuel. Pour ce qui est de ses commissions, ça peut monter à 600.000 euros. Mais ça, c’est pour un trader senior. Mon ami a 20 ans d’ancienneté.

LCI : Une affaire Kerviel pourrait-elle encore avoir lieu aujourd’hui ?

Jean-Louis Cussac : Depuis 2010, il y a de plus en plus de régulations et de contrôles. Le sens de l’histoire va faire que l'on va continuer à aller dans ce sens. Par exemple, depuis l’affaire Kerviel, les pertes journalières d’un trader sont limitées à 250.000 euros. Un trader pourra toujours contourner cette règle, mais cela se verra lors des contrôles.

LCI : Et ces règles sont communes à tous les traders, toutes les banques ?

Jean-Louis Cussac : Avant, les règles n’étaient pas vraiment établies, écrites, beaucoup étaient fixées banque par banque. Aujourd’hui, toutes les banques doivent obéir à des règles communes. Ce n’est plus fait n’importe comment.

LCI : Mais on a toujours l’impression, 10 ans après l’affaire Kerviel, que le système financier est opaque et que le silence est roi. N'est-ce plus le cas ?

Jean-Louis Cussac : Pour un observateur lambda, il y a un sentiment d’opacité, c’est vrai. Mais il faut bien comprendre que les banques ont pris des mesures fortes, par obligation parfois. Je pense que ça reste opaque parce que les sommes dont on parle sont importantes et les règles très compliquées.

LCI : Le milieu ne devrait-il pas faire un travail de pédagogie ?

Jean-Louis Cussac : C’est compliqué d’expliquer ce qu'est le travail d’un trader. Airbus ne nous explique pas par exemple comment construire un avion. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une diminution des risques, des risques humains. On se dirige vers les algorithmes, les marchés électroniques. Je crois que c’est Goldman Sachs qui a dit qu’elle allait remplacer tous ses traders par des robots. C’est le sens de l’histoire, avec des réglementations de plus en plus strictes qui sont appliquées à l’ensemble du secteur.

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