Après sept ans d'échec, Total va forer une dernière fois au large de la Guyane

Après sept ans d'échec, Total va forer une dernière fois au large de la Guyane

ECONOMIE
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ÉNERGIE - Le groupe pétrolier a obtenu mardi l'autorisation préfectorale pour poursuivre l'exploration du sous-sol marin au large de la Guyane. Depuis la découverte d'un potentiel grand gisement en 2011, les recherches ont échoué jusque-là.

"Du pétrole découvert au large de la Guyane", "Découverte historique", "Et si notre pays devenait le roi du pétrole ?" À lire les titres de presse en 2011-2012, on pourrait croire que la France était en passe d'intégrer le club très selectif des gros producteur de pétrole. Sept ans après, pas d'or noir à l'horizon, mais Total vient de recevoir e feu vert pour fouiller une ultime fois le sous-sol marin au large de la Guyane pour s'assurer que ne s'y cache pas un eldorado. 


Le groupe Total "vient d'obtenir l'arrêté préfectoral lui permettant de débuter ses explorations dans les eaux territoriales de la Guyane", s'est félicité mardi dans un communiqué la collectivité territoriale de Guyane (CTG), l'organe qui fusionne le département et la région. La compagnie pétrolière avait formulé sa demande en mai 2018.

L'espoir de centaines de millions de barils, puis plus rien

Ce n'est pas la première fois que les fonds marins guyanais seraient fouillés pour tenter d'y trouver du pétrole. C'est une histoire qui commence en septembre 2011. Un consortium d'entreprises pétrolières (Shell, Total, Tullow oil) avait alors annoncé avoir trouvé un potentiel gisement d'or noir à 150 km au large des côtes. Plus précisément une couche de pétrole de 72 mètres d'épaisseur, à l'étendue inconnue, et qui se situait à 6.000 mètres de profondeur (2.000 m d'eau puis 4.000 m de roches).


À l'époque, Tullow Oil n'hésite pas à parler de plusieurs milliards de barils de réserves potentiellement contenus dans le sous-sol marin, ce qui permettrait d'alimenter la France pendant 5 ans, alors que la production nationale actuelle ne couvre qu'1% de la demande. Total et Shell se montrent plus prudents, le second évoquant un gisement d'au moins 300 millions de barils. Mais le deuxième forage, effectué en 2012 non loin du premier, ne donne rien et ne révèle que des traces de pétrole. En 2013, rebelote : le troisième forage fait chou blanc. Puis un quatrième. Puis un cinquième. Même si, de l'aveu des compagnies, la prospection pétrolière n'est pas une science exacte, la déception reste de mise.

Il faut trouver des réserves importantes pour assurer une rentabilitéFrancis Perrin

"On sait qu'il y a du pétrole depuis 2011 dans cette zone, de manière sûre. Ce n'est pas de la science-fiction. Mais il faut trouver des réserves importantes pour assurer une rentabilité, d'autant plus qu'on est en mer profonde avec des coûts de production très lourds", explique Francis Perrin, expert du secteur pétrolier, sur La 1ère.


Pourquoi les géants pétroliers s'obstinent-ils à chercher du pétrole dans cette zone ? Leur soupçons datent en réalité de 2009, au moment où ces mêmes compagnies découvrent un grand  champ pétrolifère au large du Ghana, de l'autre côté de l'Atlantique. Les deux zones ont des profils géologiques identiques, car elles ne formaient qu'un seul et même continent - la Pangée -  pendant plusieurs dizaines de millions d'années, au moment où le pétrole a pu se former. Les cinq premiers forages ont été effectués dans la partie Sud-Est du permis "Guyane maritime", un permis d'exploration accordé en 2011 et d'abord prolongé jusqu'en juin 2016 pour le consortium. 

Dernière chance

En septembre 2017, Total obtient du gouvernement la prolongation jusqu'en juin 2019 du permis "Guyane Maritime", qui avait expiré en 2016. Cette fois, Total est seul sur le projet, après le départ des autres entreprise, et souhaite explorer la zone centrale du permis. Pour le groupe pétrolier, qui évoque un "potentiel d'exploration intéressant" dans cette zone, il s'agit de "définitivement conclure à la pertinence ou non" de l'exploitation des réserves guyanaises. La compagnie projette de forer une première fois au premier trimestre 2019, puis d'effectuer jusqu'à 4 forages complémentaires si le premier s'avère positif. Si du pétrole exploitable est découvert, il pourrait arriver sur le marché d'ici 2024-2025, indique Francis Perrin sur La 1ère. 


Cette décision de prolonger le permis "Guyane Maritime" intervient au moment de l'adoption de la "loi hydrocarbures" portée par Nicolas Hulot, qui interdit l'exploitation d'hydrocarbures après 2040 - sauf quelques exceptions - et qui met fin dès 2018 à l'attribution de permis de recherche d'hydrocarbures. Le ministre pas encore démissionnaire avait alors justifié sa décision de prolonger le permis "Guyane Maritime" par "un droit de suite à la prolongation du permis d'exploration". En bref : ce n'est pas un nouveau permis, donc il n'est pas concerné par la loi. En revanche, si l'exploitation du pétrole guyanais est rentable, elle devra s'arrêter en 2040.

Pourquoi le projet est contesté

L'autorisation préfectorale accordée à Total pour forer intervient après de nombreux mois de débat. Saisie en avril par Nicolas Hulot, l'Autorité environnementale (AE) a rendu en mai un avis nuancé sur le projet de Total, reconnaissant un dossier "bien construit" tout en pointant la "faiblesse de certains volets importants pour appréhender les impacts du projet, selon le

programme prévu ou en cas d'accident majeur, apparaît ainsi particulièrement préoccupante".


Parmi les critiques formulées à l'encontre de ce projet, certaines viennent des Guyanais. À l'issue de l'enquête publique réalisée à l'été 2018, 7.173 avis sur 7.183 se sont montrés défavorables aux forages en mer, pour 8 avis non définis et 2 favorables. Un résultat qui n'a pas empêché la commission d'enquête d'émettre un avis favorable à la demande de Total le 24 septembre. Un "oui" accompagné de trois recommandations : "remettre en activité la Commission de Suivi et de Concertation (CSC) sur le pétrole en Guyane", "établir un cahier des charges spécifique sur les procédures de rejet des boues dans l'océan et le traitement des boues toxiques" et "mettre en oeuvre un contrôle effectif par l'autorité publique de ces rejets et traitements des boues toxiques".

Plus le forage est profond, plus il y a de risques"Francis Perrin

Les craintes de pollution de l'environnement sont effectivement au centre des critiques. Dans un communiqué publié après l'annonce de l'autorisation préfectorale, Greenpeace France pointe que "ces forages auront lieu à quelques kilomètres d’un écosystème unique et vulnérable : le Récif de l’Amazone". L'ONG affirme en effet que le récif corallien qui se situe au large du Brésil se prolonge jusqu'en Guyane, ce à quoi Total répond que la zone de forage et ses alentours ne comportent pas de coraux mais un plateau rocheux, "présentant des peuplements biologiques épars".


"On peut avoir une exploitation offshore qui soit responsable et sans dommages pour l’environnement, mais il est clair que plus le forage est profond, plus il y a de risques. A de telles profondeurs, il n'y a pas d’intervention humaine possible en cas de fuites. On l'a bien vu avec Deepwater Horizon qui forait 'seulement' à 1.500 mètres. Il a fallu plusieurs mois à BP pour trouver la solution. Mais la catastrophe du Golfe du Mexique a permis de faire progresser les plans de prévention et d’intervention", commentait en 2011 Francis Perrin dans le magazine Terra éco. La chargée du programme Outre-mer à l'Union internationale de conservation de la nature (UICN), Aurélie Bocquet, rappelait quant à elle que "la Guyane possède une biodiversité très riche. Ses mangroves, exceptionnelles mais fragiles, abritent plus de 100 espèces de poissons différentes et c'est l'un des principaux sites de ponte des tortues marines". 


Autre critique des écologistes et des opposants à l'exploitation de pétrole : la France ne serait pas cohérente en s'affichant à la pointe de la lutte contre le réchauffement tout en autorisant la production de pétrole, dont l'utilisation génère des émissions de gaz à effet de serre.

La collectivité territoriale de Guyane (CTG), est pour sa part favorable aux travaux, et indiquait mardi soir que l'autorisation préfectorale permet de concrétiser un accord de partenariat avec " le groupe pétrolier qui fixe la mobilisation de 10 millions d'euros par ce dernier au profit de l'économie locale". 

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