Brexit : pourquoi la pêche est une pomme de discorde... et pourquoi elle pourrait le rester

Un bateau de pêche rentre au port, en Bretagne. Le partage des eaux poissonneuses de la Manche reste l'ultime point d'achoppement des négociations

VENTS CONTRAIRES - Quantité négligeable en termes purement économiques, la pêche est un enjeu politique et de souveraineté tel qu'elle a bien failli à plusieurs reprises faire capoter les négociations entre l'UE et le Royaume-Uni. Au cœur des tractations : les poissonneuses eaux anglaises de la Manche.

Leur accès est vital aux pêcheurs français, mais aussi à toute la pêche européenne. Depuis l'ouverture des négociations en mars dernier, les eaux anglaises sont devenues l'un des principaux points de contention entre Britanniques et Européens à Bruxelles. Chaque année, ce sont quelque 650 millions d'euros de produits qui sont pêchés par l'UE dans les eaux britanniques. 

Problème : en sortant de l'Union, le Royaume-Uni reprend logiquement le contrôle de ses eaux territoriales, le reste des eaux européennes devenant au même moment inaccessibles aux pêcheurs britanniques. De quoi remettre en cause un partage des pêches dont certains principes sont plus que centenaires.

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Depuis 1975, après que le Royaume-Uni a rejoint la Communauté Européenne, a été décidé que ces zones seraient mises en commun par les États membres, avec une gestion commune, répartissant des quotas de pêche précis par pays, par zone, et par espèces pêchées. 

Dans l'Atlantique du nord-est et la mer du Nord, une grosse centaine d'espèces sont ainsi en gestion partagée entre le Royaume-Uni et l'UE. Un accès "restreint" existe par ailleurs pour plusieurs États européens à des zones situées dans les 6-12 milles marins au large des côtes britanniques, dans les eaux territoriales, en reconnaissance d'activités traditionnelles anciennes. Une zone qu'un Brexit "No-Deal" aurait soudain interdit aux chalutiers de l'UE.

Il y a encore beaucoup d'incertitudes- Comité national des pêches maritimes et des élevages marins

Ce qui a forcé les deux rives de la Manche à un accord, c'est qu'elles forment au fond le même écosystème. Comme l'explique l'Ifremer, les oeufs de poissons s'installent le long des côtes françaises et jusqu'au Danemark, zones nourricières car assez peu profondes et sableuses. "Quand ils deviennent adultes, ils partent vers les eaux un peu plus profondes, plus froides et plus oxygénées du nord", détaillent les spécialistes de l'Ifremer. Un phénomène récemment accentué par le changement climatique, pour certaines espèces très présentes en mer du Nord.

Un accord complexe, renégocié chaque année ?

Pour l'accord post-Brexit, l'UE aurait proposé de renoncer à environ 25% de la valeur des produits pêchés en eaux britanniques par les flottes européennes, à l'issue d'une période de transition de quatorze ans, ramenée à six. Contre-offre britannique : que l'UE renonce à 25% à l'issue d'une période de transition de cinq ans et demi, après laquelle les règles d'accès réciproque aux zones de pêche seraient renégociées tous les ans. Finalement, les deux parties auraient fixé la période de transition à cinq ans.

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Brexit : l'état d'esprit des pêcheurs français quelques heures avant l'accord

Pour autant, "il y a encore beaucoup d'incertitudes sur le périmètre : espèces sous quotas ou pas, problèmes d'accès...", ainsi qu'une renégociation annuelle qui empêchera toute visibilité et bloquera les investissements, déplore l'organisation de pêcheurs française CNPMEM. 

Même son de cloche du côté des pêcheurs britanniques, qui ne veulent pas entendre parler d'un compromis contraignant, ou de trop grandes concessions aux pêcheurs européens. "Si on les laisse faire pendant cinq ans avec leurs super-chalutiers, il ne restera plus rien", disait aujourd'hui un pêcheur interviewé sur la chaîne Sky News. Il faudra attendre de voir dans le détail de l'accord ce qui est resté des exigences précises des deux camps.

L'Écosse, plus gros acteur de la pêche britannique, prête à revenir dans l'UE

Le plus surprenant reste le temps qu'il aura fallu pour dépasser les difficultés d'un domaine économique dont la taille aurait dû la reléguer aux détails de l'accord. La pêche emploie aujourd'hui 12.000 personnes au Royaume-Uni, contre 20.000 dans les années 1990. Une concentration qui va d'ailleurs très loin : aujourd'hui, 30% du volume de poissons qui reviennent dans les cales des chalutiers sont pêchés par cinq bateaux seulement. 

Détail important pour l'avenir : 60% du marché de la pêche outre-Manche revient en fait aux pêcheurs écossais. L'Écosse, déterminée à relancer le processus de son indépendance, entre autres pour regagner sa place dans l'UE, post-Brexit, comme l'a rappelé sur Twitter la First Minister écossaise Nicola Sturgeon, à l'annonce de l'accord.

Mais la pêche n'est que le premier maillon d'une chaîne économique bien plus complexe. Une bonne partie du poisson frais part ainsi pour transformation dans des entreprises qui se situent des deux côtés de la Manche, avec même des aller-retours d'une rive à l'autre. 

Un Brexit sans accord aurait non seulement bouleversé une économie qui depuis près de cinquante ans avait pris ses marques, mais aussi toute une filière qui s'est construite sur la base d'échanges simplifiés par un espace économique commun. Ce sont tous ces paramètres que vont scruter les professionnels du secteur, dès la publication des 500 pages de l'accord.

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