Des transports publics gratuits à Paris ? "Ça ne réglera pas la congestion dans le métro et sur les routes"

Des transports publics gratuits à Paris ? "Ça ne réglera pas la congestion dans le métro et sur les routes"
ÉCONOMIE

INTERVIEW - Alors que la maire de Paris Anne Hidalgo lance une réflexion sur la gratuité des transports en commun à Paris, LCI a contacté Yves Crozet, économiste spécialiste des transports. Il estime que cette mesure ne semble pas pertinente dans le cas de la capitale.

La gratuité des transports publics est-elle une fausse bonne idée pour Paris ? La maire Anne Hidalgo a annoncé lundi qu'elle allait mener "une étude sur la gratuité des transports en commun" pour la capitale, associant élus et experts. Mardi, elle a précisé que la question d'un péage urbain serait envisagée pour financer cette éventuelle gratuité. 

La maire a également indiqué avoir "négocié" avec les concessionnaires des places de parking-relais à un tarif mensuel de 75 euros pour les automobilistes entrant dans Paris et prenant les transports en commun (contre un tarif de 140 euros en moyenne). Enfin, Anne Hidalgo proposera au vote du Conseil de Paris le remboursement du Pass Navigo pour les personnes âgées et les adultes handicapés, sous conditions de ressources, comme annoncé en janvier. 

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La gratuité des transports publics est-elle souhaitable pour améliorer l'accès aux transports et respecter l'environnement ? Est-elle possible ? Yves Crozet, professeur émérite à l'IEP de Lyon et membre du Laboratoire Aménagement Économie Transports (LAET), a répondu aux questions de LCI.

LCI : Comment interpréter l’annonce d'Anne Hidalgo ?

Yves Crozet : C'est le signe que la campagne électorale des municipales de 2020 a commencé. Il reste 2 ans, donc les responsables politiques veulent se positionner. Il est clair qu’Anne Hidalgo sera candidate à sa succession. Je constate que Valérie Pécresse (ndlr : la présidente de la Région Ile-de-France) et Anne Hidalgo poursuivent leur guerre. Valérie Pécresse a fait ses propositions sur les voies sur berges, qui relèvent de la compétence d’Anne Hidalgo. Et maintenant cette dernière, en proposant cette étude sur la gratuité des transports, entre dans le domaine de compétences de Valérie Pécresse. La gratuité du transport collectif est un thème qui monte. Une trentaine de villes en France l’ont adoptée, de manière assez logique. Il y a aussi la capitale estonienne Tallin, mais seulement pour les résidents, ceux qui paient des impôts. Dans ce contexte, quand vous êtes candidat à une campagne électorale aujourd’hui, il faut bien promettre quelque chose. On ne peut pas seulement annoncer une réduction des dépenses. Dans le cas du transport collectif, on peut promettre quelque chose qui semble bon pour tout le monde. Mais on masque la contrepartie, à savoir la hausse des impôts.

Pour des villes de grande taille, comme Lyon ou Paris, la gratuité devient un problème, car il faut trouver plusieurs milliards pour compenser- Yves Crozet

LCI : Au delà de cet aspect électoraliste, que penser de la mesure elle-même ?

Yves Crozet : La gratuité en elle-même ne règle absolument pas les problèmes de congestion dans les transports urbains, car elle peut augmenter leur utilisation. Elle ne règle pas non plus la congestion sur les routes, car il faut des mesures spécifiques en ce sens. Les transports collectifs gratuits, cela peut avoir du sens si dans le même temps on augmente la tarification des routes, donc en mettant en place un péage urbain (ndlr : l'interview a été réalisée avant qu'Anne Hidalgo évoque l'éventualité d'un péage urbain) Il faudrait commencer par un péage urbain, puis regarder ensuite les transports et éventuellement adapter leur tarification aux personnes dans le besoin, les chômeurs, les personnes âgées. Les autorités de transport collectif savent depuis longtemps faire des systèmes de tarification modulés en fonction du niveau de ressources, de l’âge, du nombre d’enfants, etc.

LCI : Pourquoi la gratuité serait-elle plus logique pour une ville moyenne que pour une grande ville ?

Yves Crozet : Quand vous êtes dans une ville comme Gap ou Châteauroux, vos recettes de billetterie dans les transports collectifs ne couvrent que 10% des coûts d’exploitation. Si vous enlevez les billets, vous enlevez de fait le coût de la billetterie, le coût du contrôle. Dans ce cas, la gratuité peut avoir du sens car elle permet des économies importantes par rapport aux recettes. D’autant plus que les usagers de ces transports, ce sont les scolaires, les retraités, et ceux qui n’ont pas de voiture. Or beaucoup d’entre-eux ont déjà droit à des tarifs réduits. La gratuité permet de faciliter leurs déplacements tout en facilitant la gestion du réseau. À Gap ou Châteauroux, ceux qui ont une voiture se déplacent en voiture. La gratuité n’a que peu d’impact sur la circulation automobile, ce qui n’est pas un problème car ce ne sont pas des villes embouteillées. Mais quand vous passez à des villes de grande taille, comme Lyon ou Paris, la gratuité devient un problème, car il faut trouver plusieurs milliards pour compenser. Aujourd’hui, les transports publics coûtent 10 milliards par an en Île-de-France. Les usagers n'en paient directement que 28%, dont 2,8 milliards, via la billetterie. À Londres, cela coûte aussi environ 10 milliards, mais les usagers en paient plus de 45%.

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La logique consisterait à substituer des redevances aux impôts, c'est à dire payer en fonction de votre utilisation- Yves Crozet

LCI : Que faire alors pour qu'il y ait moins de voitures dans Paris ?

Yves Crozet : Un ménage sur deux à Paris n’a pas de voiture, donc il utilise déjà les transports en commun. La gratuité ne changera pas ça. Ensuite, les Parisiens qui ont une voiture l’utilisent peu pour circuler dans Paris, mais pour en sortir. Donc cela ne changera que très peu la circulation. Et même si celle-ci diminuait, on peut prédire qu’un flot de voitures arriverait de la périphérie car les "banlieusards" en profiteraient pour y venir. Pour réguler les flux de voitures à Paris, il faut soit créer de la congestion, soit faire payer. Créer de la congestion, cela signifie réduire la voirie, en fermant des voies aux voitures. C’est ce qui a été fait avec les voies sur berges, sur les boulevards avec l'arrivée des tramways, avec les rues piétonnes ou l'élargissement des couloirs de bus. Cela ne date pas d’Anne Hidalgo, puisque cela a commencé avec Jean Tibéri (ndlr : maire de Paris de 1995 à 2001). Le problème, c’est que créer cette congestion entraîne d’abord de la pollution et ne rapporte rien. Quant à l’autre solution, qui consiste à faire payer les voitures, elle nous fait revenir au péage urbain.

LCI : Quelle mesure préconiseriez-vous pour Paris ?

Yves Crozet : Le problème à Paris, c’est que Valérie Pécresse est responsable des transports publics tandis qu'Anne Hidalgo est responsable de la voirie. Ces deux personnes n’arrivent pas à s’entendre alors qu’il faudrait une politique commune sur ces deux aspects. C’est un mode de gestion aberrant. La logique économique serait de mettre un péage urbain, comme à Stockholm ou Londres, péage qui pourrait être modulé en fonction des heures de pointe. Et dans le même temps, changer le mode de tarification des transports publics, non pas pour les rendre gratuits mais pour revenir à une tarification à la distance. Si on bafoue cette logique économique, le prix à payer sera une hausse des impôts. Après, nous avons en France des collectivités locales qui sont assez riches, surtout Paris, donc elles peuvent se permettre cette gratuité. Mais la logique consisterait plutôt à substituer des redevances aux impôts, c'est à dire payer en fonction de votre utilisation. C’est le cas pour l’eau, ça peut l’être pour les ordures ménagères. Ce sont des logiques bonnes pour l’environnement, mais que l’on refuse d’appliquer aux transports.

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