Et si le prochain Bitcoin était français ?

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VIRTUEL - Les crypto-monnaies françaises arrivent, elles s’appellent Legolas ou Paypite et seraient aujourd’hui plus d’une douzaine dans les starting-blocks, sans encore de cadre légal. Faut-il investir ?

Dans la foulée des stars Bitcoin et Ethereum, on pourrait cette année compter plus d’une vingtaine de crypto-monnaies créées en France. Elles ne sont pas seules, loin de là. Selon le site Coinmarketcap, qui suit seconde par seconde le cours des crypto-monnaies, il y en aurait près de 1500 aujourd’hui. Il faut croire que le mini-krach qu’ont subi Bitcoin et les autres à la mi-janvier n’a pas refroidi les ardeurs des investisseurs. Pourquoi "seulement" quelques dizaines de françaises dans le lot ? Probablement pour des raisons réglementaires, on y reviendra.


Toutes ont en commun la blockchain, le réseau décentralisé qui utilise la puissance de calcul et le stockage des ordinateurs de ses utilisateurs, pour recenser et valider chaque opération du réseau. Pour autant, toutes ces crypto-monnaies ne sont pas interchangeables, il en existe de plusieurs genres bien distincts. D’un côté, ceux qui veulent lancer une monnaie, juste une monnaie, ils sont les moins nombreux. De l’autre, ceux qui lancent une crypto-monnaie pour financer un projet, une startup-up, qu’elle ait ou non un rapport avec les crypto-monnaies ou la blockchain.

Côté monnaie, il y a Paypite, que ses promoteurs décrivent comme la "première monnaie virtuelle francophone". Pour Vincent Jacques, son fondateur, le but est de doper l’économie et les échanges dans le monde francophone. "L’idée est venue d’un constat, explique-t-il, celui de la difficulté et des coûts des transferts internationaux. Une grande partie de la population francophone est aujourd’hui exclue des banques, l’ambition c’est de leur permettre d’avoir un portefeuille de monnaie virtuelle, de l’utiliser pour leurs achats au quotidien, et donc de faire le saut de l’argent liquide à la crypto-monnaie." On pourrait objecter que la même chose serait possible avec Bitcoin ou Ethereum, et que la limitation au monde francophone est un peu artificielle, mais après tout pourquoi pas, pour faire entrer le grand public dans l’ère de la crypto-monnaie, Paypite joue au moins la pédagogie.


La promotion de Paypite est assurée par une association du même nom, une association sans but lucratif, même si en grattant un peu, on comprend que l’entreprise n’est pas entièrement désintéressée. "L’équipe détient 20% des paypites, et l’ambition c’est de créer un écosystème pour que toutes sortes de services, des cartes bancaires, des bureaux de change, viennent graviter autour de Paypite", explique Vincent Jacques, qui détient pour sa part deux sociétés, l’une qui créera un portefeuille virtuel pour gérer ses paypites, l’autre qui sera une plateforme d’échange pour acheter et vendre sa monnaie virtuelle. "On voulait distribuer clairement les responsabilités, et ne pas faire de commerce au travers de l’association." Sage décision, le régulateur aurait probablement vu d’un mauvais oeil tel mélange des genres. Les paypites sont déjà en vente, à 15 centimes d’euro l’unité.

Plutôt que de chercher des investisseurs privés, plutôt qu’espérer un jour grandir assez pour s’introduire en bourse, tout le monde peut aujourd’hui lancer son ICO, pour Initial Coin Offering. Créez votre monnaie virtuelle, et offrez-là au monde entier, au prix qu'il vous plaira, un moyen si simple pour lever de l’argent frais que les ICO se comptent désormais par dizaines chaque semaine, dopées par l’explosion du cours des crypto-monnaies depuis un an. +2000% en un an pour Bitcoin, +14000% (sic) pour Ethereum à leur plus haut, difficile de résister aux sirènes des "crypto". 


"On se croirait revenu au web de 1999", sourit Frédéric Montagnon. Pas vraiment un inconnu, il était l’un des fondateurs d’Overblog dans les années 2000. Son nouveau projet, c’est Legolas, un service sur lequel lui et une équipe de développeurs travaillent depuis 18 mois. L’idée, c’est de créer une plateforme d’échange de crypto-monnaies, mais avec un niveau de transparence, de sécurité, et de fiabilité suffisantes pour faire entrer les institutions financières sur le marché des crypto-monnaies. Un projet qui prépare aujourd’hui son lancement, financé par une ICO.


Pour l’entrepreneur presque vétéran, qui pour ses start-up précédentes avait levé des fonds "à l’ancienne",  auprès d’investisseurs privés et de fonds de capital-risque, l’exercice n’a vraiment rien à voir. "Si on a un projet qui a du sens, une ICO c’est presque miraculeux, on est sur un marché vraiment mondial, on a reçu des investissements de la planète entière. Si on était allé voir des investisseurs, on aurait peut-être levé entre deux et cinq millions de dollars, avec des contraintes qui n’auraient rien à voir." Et pour cause : contrairement à un investisseur traditionnel, celui qui investit dans une ICO n’a pas le statut d’actionnaire, quel que soit le montant investi, il n’aura pas voix au chapitre dans la gestion et la stratégie de l’entreprise. De l’argent frais pour une start-up, sans les contraintes traditionnelles de l’actionnariat, on comprend que l’ICO devienne un moyen de financement privilégié pour toutes sortes de projets.

C'est sans précédent ! Pour la première fois, on est sur un marché vraiment mondial qui met sur le même pied des analystes, des traders, qui regardent leur investissement de près et qui se posent les bonnes questions avant d’investir, et de l’autre côté des gens qui jouent, comme s’ils étaient au casino.Frédéric Montagnon, Fondateur de Legolas

Le problème, évidemment, c’est que l’ICO s’adresse à Monsieur Tout-le-monde, pas seulement à des investisseurs professionnels. Du coup, c’est à Monsieur Tout-le-monde de jauger l’intérêt et le sérieux du projet d’ICO avant d’acheter. Et c’est bien là que les choses se compliquent : souvent, le projet tout entier tient en un white paper, un document qui décrit le projet avec plus ou moins de détails, un peu comme un pitch de start-up, start-up qui n’ont encore que de petites équipes, et pas ou peu d’activité réelle, puisqu’elles attendent l’ICO pour financer leur développement. Un peu comme une introduction en bourse qui se ferait dès la naissance de l’entreprise, sans aucune des obligations qui l’accompagnent d’ordinaire. En France, une start-up comme Domraider a déjà levé plus de cinquante millions d’euros au travers de son ICO.


"C’est sans précédent, sourit Fredéric Montagnon. Pour la première fois, on est sur un marché vraiment mondial qui met sur le même pied des analystes, des traders, qui regardent leur investissement de près et qui se posent les bonnes questions avant d’investir, et de l’autre côté des gens qui jouent, comme s’ils étaient au casino." On comprend que le législateur fronce un peu le sourcil.

Alors qu’à Bercy, Bruno Le Maire vient de lancer une mission d’étude sur le sujet des crypto-monnaies, l’Autorité des Marchés Financiers surveille de près la question des ICO. Nombre de porteurs de projets ont déjà été convoqués pour détailler les qualités et les garanties de leur levée de fonds. Première demande : s’assurer de connaître l’identité de chaque investisseur, pour que les ICO ne soient pas un outil d’évasion de capitaux. En parallèle, l’autorité prépare une liste noire de sites suspects, et a déjà identifié une soixantaine de plateformes aux pratiques contestables. Certaines pourraient rapidement voir leur dossier présenté au parquet.


Sur son site, l’AMF envisage plusieurs pistes. Elle pourrait ainsi décider d’appliquer aux ICO les mêmes règles que celles qui s’appliquent à tout ouverture de capital au public. Un pied d’égalité qui mettrait les ICO face aux mêmes contraintes réglementaires, quitte à faire fuir les projets de France. "On est devant la plus grosse opportunité depuis l’invention du web, plaide Fredéric Montagnon. On est aussi devant une nouvelle génération d’entrepreneurs, et ces gens-là peuvent aller où ils veulent. Ils choisiront la France si Bercy arrive à créer un cadre légal qui encourage l’entrepreneuriat sans casser le système."


Pour l’entrepreneur, l’ICO n’est pas un moyen d’échapper à l’impôt. "Si on finance des projets sérieux, ils créeront de l’activité et de l’emploi en France, qui eux seront producteurs d’impôt et de taxes, mais il faut que Bercy soit un peu cool sur les conditions de l’ICO, et qu’il ne considère pas l’argent levé comme un revenu à taxer à 30% avec 20% de TVA." Il y a quelques mois, l’AMF a justement lancé une consultation publique sur les ICO, dont on attend les conclusions dans les mois à venir. Hypothèse la plus probable : un visa pour l’ICO, visé par l’AMF, que l’entrepreneur obtiendrait en prenant des engagements de transparence et de sérieux sur sa levée de fonds. Un cadre légal souple, que les start-up appellent de leurs voeux. En attendant, et à moins de faire le travail d’enquête d’un investisseur professionnel, n’investissez que ce que vous êtes prêt à perdre. Comme au casino.

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