Après GameStop, la rébellion des petits porteurs n'a pas fini de secouer la Bourse

Après GameStop, la rébellion des petits porteurs n'a pas fini de secouer la Bourse

WALL STREET - Par leur nombre, et en s'organisant sur internet, les épargnants américains viennent de démontrer qu'ils pouvaient collectivement faire bouger le cours d'une action dans un sens que Wall Street n'avait pas prévu, faisant perdre des dizaines de milliards de dollars à de grands fonds spéculatifs. Et ce n'est qu'un début.

C'est une histoire qui fera date, une saga à suivre et, fort probablement, un film à venir à Hollywood. Quand des millions de petits porteurs ont découvert sur internet qu'ils pouvaient faire un gigantesque pied de nez à certains barons de la finance, mais aussi en tirer des profits inespérés, c'est tout Wall Street qui s'est enflammé la semaine dernière. Un feuilleton qui n'a pas fini de livrer de nouveaux épisodes, et qui requiert quelques explications.

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Au début de l'histoire, il y a GameStop, cette chaîne de magasins de jeux vidéo - qui détient par exemple les magasins Micromania chez nous - une entreprise dans la tourmente à la fois du fait de la crise sanitaire, mais aussi d'un mouvement de fond : désormais, les possesseurs de PC et de consoles vont plus volontiers acheter de nouveaux jeux dans les magasins en ligne que dans des enseignes physiques. Un double marasme qui avait fait plonger son cours en bourse, divisé par 10 en six ans. Face à GameStop, des fonds spéculatifs, ces hedge funds, spécialistes des paris financiers risqués. Parmi les plus risqués, mais aussi ceux qui payent le mieux en cas de succès : le short-selling, ce que l'on appelle chez nous la vente à découvert (VAD), un mécanisme qui permet de parier sur la baisse d'une action plutôt que sur sa hausse. 

"Short selling", mode d'emploi

Dans la pratique, cela se passe ainsi : imaginons une entreprise dont l'action vaut 10 euros, mais dont vous êtes persuadé qu'elle n'en vaudra bientôt plus que 4 euros. Pour gagner de l'argent à la baisse, vous allez devoir trouver un détenteur de l'action qui va vous la "prêter". Contre un peu d'argent, disons 1 euro, il va vous la remettre contre la promesse de la lui rendre à une date convenue ensemble. Cette action qui, pour l'instant, ne vous a coûté que 1 euro, vous la revendez immédiatement à son cours actuel de 10 euros. Il ne vous reste alors plus qu'à attendre que le cours baisse tel que vous l'aviez prévu, ici à 4 euros par exemple, pour la racheter à bon prix et la rendre à son détenteur original. Faisons les comptes : vous avez payé 1 euro pour emprunter l'action, en avez encaissé 10 immédiatement, et déboursé 4 euros pour boucler l'opération, en clair vous avez engagé 5 euros et doublé votre mise. Surtout, vous avez initié l'opération avec à peine un dixième du prix réel de l'action, ce qui vous a permis d'en acheter à grande échelle, sans grand capital de départ.

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Ça, c'est quand les choses se passent bien. Car il y a une énorme différence entre jouer une action à la hausse et à la baisse. Si vous achetez une action et que son cours tombe à zéro, vous aurez tout perdu, mais jamais plus que le prix auquel vous l'aviez acheté, une action ne peut pas tomber en dessous de zéro. À l'inverse, en jouant à la baisse, vous vous mettez en danger en cas de hausse de l'action, car quoiqu'il arrive il faudra honorer le contrat de départ et la racheter, même très cher, avec des pertes potentielles, qui elles n'ont aucune limite, tant que le cours de l'action grimpe. A Wall Street, perdre sa chemise à ce jeu-là a un nom : le short squeeze, ou quand la hausse d'une action presse les short sellers comme des citrons. Dans notre exemple, si l'action, au lieu de tomber à 4 euros, se mettait à flamber à 40 euros, vous perdriez 31 euros par action.

Les "Redditeurs" passent à l'action(s)

Autre effet de la vente à découvert : si elle se fait à grande échelle, elle peut faire baisser le cours d'une action. Logique, si l'on vous dit que des fonds ont parié des millions sur la baisse du cours d'une entreprise, vous aurez tendance à les croire, et à vous débarrasser de vos titres avant la chute annoncée. C'est ce mécanisme sur lequel comptaient des hedge funds comme Merlin Capital, apparemment spécialistes de la vente à découvert, qui avaient ces derniers mois massivement parié sur la baisse de l'action GameStop. Mais il est un autre acteur que nos spéculateurs n'avaient pas vu venir.

Un ou plutôt deux, deux millions d'actionnaires particuliers, membres de WallStreetBets, un forum sur le site Reddit où les petits porteurs discutent des bons plans du moment, et des actions à surveiller. À l'automne, l'un d'entre eux poste un message sur GameStop, les montants massifs investis à la baisse, et un potentiel short squeeze. Pour nombre de membres du forum, GameStop, c'est le magasin de leur jeunesse, celui devant lequel ils ont fait la queue pour acheter leur première PlayStation, bref, un capital sympathie qui serait le miroir parfait du mépris absolu qu'ils ont pour des fonds "charognards". Des fonds dont les plans pourraient être contrecarrés, il suffirait pour cela que l'action remonte.

L'action GameStop, passée en bourse de 4 à 400 dollars

Et c'est exactement ce qui s'est passé. En quelques jours, l'action est passée de 20 à 40, puis de 40 à 80, jusqu'à dépasser les 400 dollars en fin de semaine dernière. Encouragés par un sérieux coup de projecteur médiatique, la machine s'est emballée, les petits porteurs du début ayant été rejoints par des millions d'autres flairant la bonne affaire. Jeudi dernier, à l'ouverture des marchés, tous les sites de bourse en ligne américains, ou presque, étaient inaccessibles, écrasés par la demande. Les fonds spéculatifs, eux, ne pouvaient faire autre chose que de voir leurs dettes s'empiler. Du côté des internautes, ce sont des milliers de millionnaires que l'affaire a créés. L'un d'entre eux, publiant une capture de son portefeuille sur Reddit, montrait ainsi comment les 50.000 dollars qu'il avait investis s'étaient transformés... en 22 millions de dollars. Des marges dignes d'un hedge fund.

À écouter certains traders, ce qui s'est passé la semaine dernière serait l'équivalent financier de l'assaut sur le Capitole au début du mois : une foule agressive et désordonnée s'attaquant au siège du pouvoir, un Wall Street face à son tiers-état, le couteau entre les dents. Une analogie qui a ses limites, d'abord parce que l'assaut, si c'en est un, était entièrement dématérialisé, et que nos soutiers de la finance n'en voulaient pas à l'institution, mais juste à une partie de sa noblesse. Ces dernières semaines, les hedge funds pratiquant la vente à perte auraient perdu près de 70 milliards de dollars. Ce que ne dit pas l'histoire, c'est qu'il est des raisons macroéconomiques qui expliquent que l'épisode GameStop n'est que le début...

Une flambée financée par des millions de chèques d'aide fédérale ?

Si l'on regarde les fondamentaux, ces indices boursiers qui pointent tous vers le haut ont une raison mathématique imparable : la soudaine explosion du nombre d'investisseurs particuliers, drainée par les échos de l'affaire Gamespot, mais pas seulement. Aux États-Unis, parmi les hypothèses qui expliqueraient la hausse soutenue des marchés depuis le début de la pandémie, il y a certains mécanismes très directs de soutien à l'économie décidés par l'administration fédérale. Là où la France a choisi de compenser les pertes des entreprises et d'ouvrir les vannes du chômage partiel, Washington a préféré soutenir la consommation par le moyen le plus direct possible, le stimulus check, des chèques (ou plus souvent des virements) d'argent frais envoyés directement aux ménages, sans conditions de ressources particulière. Des milliers de dollars par foyers, souvent arrivés sur les comptes bancaires de personnes qui n'en avaient pas vraiment besoin, et au total des milliards de dollars qui ont souvent été utilisés... pour parier sur les cours de Bourse, surtout les plus connus, de quoi expliquer que la hausse témoigne surtout de l'explosion des cours d'Amazon, Apple, Tesla, et quelques autres. 

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En France, ce serait possible ?

Chez nous aussi, l'actionnariat particulier a explosé ces derniers temps, d'un côté par des vagues successives à chaque grande privatisation, la Française des Jeux en étant le dernier exemple, mais aussi du fait de marchés plus accessibles pour les petits porteurs, qui peuvent désormais gérer leur portefeuille boursier tout au long de la journée sur l'écran de leur smartphone. Selon les estimations, ce seraient jusqu'à 1,2 million de nouveaux petits porteurs qui seraient ainsi apparus en France en 2020. 

Assez pour reproduire chez nous la vague GameStop ? Pas forcément. D'abord parce que ce qui est autorisé aux États-Unis ne l'est pas dans les mêmes conditions chez nous : ici, si la vente à découvert est possible, elle est largement plus encadrée. Les fonds qui veulent parier sur la baisse d'une action doivent publier leurs prises de positions si elles dépassent 0,25% du capital d'une entreprise cotée. Il existe aussi des pans entiers de l'économie sur lesquels la VAD est interdite, principalement dans le secteur financier. L'Autorité des Marchés Financiers (AMF) peut enfin prononcer des interdictions temporaires, pour protéger des entreprises dans la tourmente, comme elle a pu le faire dans le passé pour Michelin, Nestlé, ou Lagardère.

Prochaines cibles : Nokia, AMC... et l'argent

Si les esprits se sont quelque peu calmés, le cours de l'action GameSpot n'a lui pas retrouvé ses niveaux de l'automne, elle oscille aujourd'hui autour de 250 dollars, soutenue par des investisseurs persuadés qu'il reste des hedge funds qui n'ont pas encore libéré leurs positions, et qui seront donc forcés de racheter leurs actions au plus haut. Mais tout l'argent gagné ces derniers jours a déjà trouvé de nouvelles destinations, d'autres actions que d'autres hedge funds ont massivement joué à la baisse, comme celles de la chaîne de cinémas AMC, de l'équipementier télécom Nokia. Nos petits porteurs connectés sont aussi en train de s'attaquer au cours de l'argent, le métal précieux qu'ils estiment sous-évalué. En quelques jours, son cours a bondi de 20%, mais il sera plus difficile de le faire bondir comme GameStop avait pu le faire, l'argent représentant plus de 1500 milliards de dollars en bourse.

Autant dire que la semaine écoulée a échaudé nombre d'acteurs du secteur, à commencer par les hedge funds, qui aujourd'hui ont peu d'alliés, entre les banques d'affaires qui les ont longtemps regardées comme le pan le moins bien élevé de la finance, les régulateurs qui comptent bien profiter de cette histoire pour revisiter le droit de la vente à découvert... et l'opinion américaine, des éditorialistes des journaux aux animateurs de talk-shows, qui ricanent ouvertement face à l'infortune de quelques golden boys imprudents. C'est dans l'adversité que l'on compte ses vrais amis... mais comme disait Gordon Gekko, le trader sans foi ni loi que jouait Michael Douglas dans Wall Street, "Si tu veux un ami, achètes-toi un chien."

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