Invendus du marché : une seconde vie solidaire pour les fruits et légumes à Paris

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ZOOM – Pour encourager la réduction du nombre de déchets, la loi sur le gaspillage alimentaire permet à un nombre restreint d'associations habilitées de récupérer les invendus sur les marchés pour les redistribuer. C’est le cas de "Moissons Solidaires" dont l'action pourrait se généraliser dans la capitale ces prochaines années.

"Moins gaspiller, mieux partager". C'est la devise des bénévoles de "Moissons Solidaires", habilités à récupérer les invendus sur les marchés pour les redistribuer aux personnes dans le besoin. Dans le sillage de "La Tente des glaneurs", une association créée en 2010 sur un marché populaire de Lille, sa petite sœur parisienne œuvre ainsi à limiter les déchets alimentaires tout en créant du lien social au milieu des étals de plein air de la capitale. Anna Salwerowicz, sa présidente, nous en dit plus sur l'origine de cette initiative, et l'organisation des glaneurs.

LCI : Qu'est-ce qui a motivé la création de "Moissons solidaires" ?

Anna Salwerowicz : Il faut rappeler qu’il y a énormément de denrées qui partent à la poubelle à la fin d’un marché : à titre d’exemple sur celui de la place de Joinville (19e arrondissement), où notre première action a vu le jour en décembre 2013, environ vingt tonnes d’invendus sont jetées par tenue de marché. C’est ce constat qui nous a encouragés à développer le concept de collecte-redistribution à Paris sur le même principe que "La Tente des Glaneurs" à Lille. Je trouvais que c’était une action toute simple, mais une idée lumineuse de se substituer en quelque sorte à l’action des commerçants pour lutter contre le gaspillage alimentaire. L’action a tout de suite été soutenue par la ville de Paris qui nous a fourni tout le matériel nécessaire, à commencer par des tables et des chariots. L’idée de départ était d’expérimenter pour voir de quelle manière cela pouvait impacter la production de déchets. Et ça a tellement bien marché qu'on s'est étendus à trois autres marchés parisiens : Bastille dans le 11e, Place de la Réunion dans le 20e et Place des Fêtes dans le 19e. Heureuse de cette expérimentation, la Ville souhaiterait même que cette initiative se généralise à toute la capitale à terme. Actuellement, quatre actions simultanées se déroulent donc chaque dimanche. Et ce, sans interruption. D'où l'engagement des bénévoles mobilisés qui assurent la régularité. C’est normal, quand on commence une action à destination de personnes en attente et dans le besoin. On ne peut pas leur dire : "désolé, on vient quand on peut."

LCI : Justement qui sont ces bénéficiaires ?

Anna Salwerowicz : Ils sont dans l’ombre, on ne les voit pas forcément, mais ils sont bien là et plus nombreux qu’on ne l’imagine : en moyenne 80 personnes par marché en ce qui nous concerne. Lors des premières opérations, on a dit à ceux que l’on voyait fouiller pendant le marché, de venir nous voir à la fin et le bouche-à-oreille a fait le reste. On voit aujourd'hui défiler des familles, des personnes âgées, mais aussi des étudiants, car il faut rappeler qu’il n’y a aucune condition d’accès à notre redistribution. On m’a déjà demandé comment on différenciait les gens qui sont vraiment dans le besoin des "profiteurs", ce à quoi je réponds toujours que je ne me vois personnellement pas faire la queue une heure à la fin du marché si je ne suis pas dans le besoin. En réalité, au-delà de la lutte contre gaspillage alimentaire, notre but est vraiment de recréer un peu du lien parfois rompu. Je me souviens de certaines personnes, qui nous disaient à peine bonjour au début et qui se sont ouverts marché après marché. Quelques-unes sont même devenues des bénévoles.

LCI : Comment se déroule une opération de collecte et redistribution le dimanche ?

Anna Salwerowicz : Selon les marchés, on est entre huit et vingt bénévoles, là aussi de tout horizon : on compte au total une vingtaine d’anciens bénéficiaires, des étudiants, mais aussi des jeunes actifs et des retraités. On est identifiables grâce à des gilets fluorescents qui sont siglés avec le logo de l’association. On se réunit vers 13h30 pour récupérer le matériel stocké à proximité du marché et l’installer. Ensuite, on organise un peu les équipes pour aller récupérer les invendus auprès des commerçants qui nous connaissent bien, après plus de trois ans de collaboration pour certains. La redistribution a lieu à proximité immédiate du marché, donc en circuit ultra-court. On attend la fin bien sûr pour ne pas créer de concurrence avec les commerçants. C’est une condition sine qua non pour qu’ils donnent.

LCI : De quoi est constituée la collecte et quel est son volume en moyenne chaque semaine ?

Anna Salwerowicz : On s’est toujours limité aux fruits et légumes pour des questions sanitaires, on verra pour le reste dans un second temps. Ça demanderait une organisation plus importante et pour l’instant, les équipes ne sont constituées que de bénévoles. Cependant, la part de fruits et légumes parmi les invendus est déjà très importante le dimanche, car c’est le dernier jour de la semaine, et que le marché suivant n’est que le mardi. Or, ce sont souvent des produits fragiles. C’est la raison pour laquelle les commerçants préfèrent nous donner à nous plutôt que de jeter ce qui est en fin de vie. Ou pas d’ailleurs. Il faut savoir qu’un filet d’oranges dans lequel un seul fruit est abîmé, ne pourra pas être vendu : ça coûte moins cher au commerçant de le jeter entièrement que de consacrer du temps à l’ouvrir pour faire le tri. D’où la quantité d’invendus : on collecte parfois jusqu’à une tonne et demi de fruits et légumes par dimanche et par marché. Et l’on se substitue alors aux commerçants en se chargeant du tri de ce qui est consommable. Lorsqu’il arrive, mais c’est rare, que tout n’ait pas été redistribué sur place à des bénéficiaires, on fait don du reste à des associations comme des cafés solidaires qui cuisinent des tartes ou des cakes avec ce que l’on leur a donné.

LCI : Est-il difficile de convaincre les commerçants ?

Anna Salwerowicz : Pas vraiment. A tel point que certains commerçants donnent généreusement, y compris des fruits et légumes qui ne sont pas en fin de vie. Avant que les premières opérations aient lieu en 2013, on a mené une action de sensibilisation à laquelle les commerçants avaient adhéré déjà très facilement. C’est plus facile pour eux de donner à une association comme la nôtre quand la collecte est encadrée, qu’a des personnes qui défileraient les unes après les autres pour demander à titre individuel. En plus de les débarrasser de ce qui les encombre, ils voient que ça procède d’un élan solidaire. D’ailleurs, on les invite régulièrement à voir à quoi servent leurs dons, par exemple à l’issue de sessions de partage de recettes lorsque des bénéficiaires viennent leur proposer des tartes ou autres.

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