Privé de la manne Mediapro, le foot français risque-t-il la faillite ?

Les droits de diffusion de la Ligue 1 de football ont été acquis par le groupe Mediapro pour la somme totalement délirante de plus d'un milliard d'euros. Une expérience qui a tourné au fiasco. Faute de pouvoir payer, Mediapro se retire fin décembre.

DEMONTADA - Mediapro n'aura pas survécu à un modèle économique bien trop optimiste, et laisse aujourd'hui la ligue et les clubs dans une tourmente financière sans précédent, qui pourrait mettre en péril le foot français tout entier.

Après deux mois de psychodrame, souvent joué en place publique, la Ligue de Football Professionnel (LFP) a jeté l'éponge. Quatre mois seulement après le début de son contrat, Mediapro rend ses droits TV au football français, va fermer sa chaîne Telefoot, et devrait se libérer de ses obligations par une indemnité de 100 millions d'euros. La conclusion d'une saga qui dure depuis 2018, depuis que Mediapro avait gagné l'appel d'offre lui donnant les droits de la Ligue 1 à partir de la saison 2020-2021. Un échec comme programmé, inscrit presque dans l'économie d'un contrat trop beau pour être vrai : personne jusque-là n'avait pu imaginer offrir plus d'un milliard d'euros par an pour retransmettre la L1. Et pour cause.

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Pour un spécialiste des droits sportifs contacté par LCI, la mariée était beaucoup trop belle. "Canal+ a cinq millions d'abonnés avec une offre de programmes bien plus large que le football", nous explique-t-il, "et il a fallu des années et les droits de la Coupe du Monde pour que BeIN Sports tutoie les quatre millions d'abonnés, mais à 14 euros par mois, pas à 25... donc non, l'idée que Mediapro allait engranger 4 millions d'abonnés avec la seule Ligue 1 ne tenait pas debout. Qu'ils y aient cru, pourquoi pas, mais que les clubs l'aient accepté c'était de la cupidité pure." Fin octobre, Mediapro revendiquait 600.000 abonnés payants à 25 euros par mois, bien loin de son objectif de 3,5 millions. 

Un péché capital qui aujourd'hui risque de se payer cash. Car en signant avec Mediapro pour ces montants sans précédent, c'est toute leur économie que les clubs ont revue à la hausse : beaucoup ont recruté de nouveaux joueurs, à des tarifs eux aussi basés sur l'inflation des droits TV, les clubs ont aussi renouvelé des contrats pluri-annuels à des conditions qu'ils n'auraient pas consenti il y a trois ans. En clair, toute l'économie de nos grands clubs s'est construite pour les années à venir en  "vendant la peau de l'ours". Un risque aggravé par le fait qu'en France plus qu'ailleurs, le budget des clubs repose pour l'essentiel sur les droits TV, là où les grands clubs anglais, allemands, ou espagnols engrangent de larges revenus dans le sponsoring et à l'international.

Des clubs au bord du dépôt de bilan

Comme l'explique à LCI un professionnel proche du dossier, "Il y a un vrai risque de rétrogradation du foot français, qui n'était déjà pas au niveau des autres grands championnats européens. On va perdre beaucoup de bons joueurs, et même certains que l'on n'imaginait pas voir partir jusque-là, mais aujourd'hui les clubs ont le couteau sous la gorge, et sont dans une position de négociation très inconfortable." Des conditions rendues plus difficiles encore par l'urgence, par des stades vidés de leurs spectateurs par le Covid-19, et par l'inconnu pour seul horizon du côté des droits TV. Depuis le début de la saison, les impayés de Mediapro ont creusé un trou de 350 millions d'euros dans les caisses de la LFP. "Je ne connais pas d'entreprise qui peut perdre plus de 50% de son chiffre d'affaires et qui peut s'en sortir. Ça va durer combien de temps ?", s'impatiente le dirigeant d'un club de L1. Sur les vingt clubs de la ligue, des analystes estiment qu'une quinzaine pourraient déposer le bilan, si une solution n'était pas trouvée. Et vite.

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Du côté de l'exécutif, on se dit prêt à aider les clubs, mais pas à éponger le manque à gagner d'un contrat que beaucoup considéraient comme intenable. "Il y a des choses qu'on peut faire et des choses qu'on ne peut pas faire", expliquait fin novembre le ministre de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports Jean-Michel Blanquer, "(...) mais on n'a pas vocation à compenser des problèmes qui ont été finalement générés par une sorte de cupidité et d'irréalisme." 

Seul candidat pressenti à ce jour pour prendre le relai de Mediapro, le groupe Canal+, diffuseur historique de la L1 pendant 34 ans, qui pourrait revenir dans le jeu, lui qui prédisait dès le début l'issue de l'aventure Mediapro. En mai 2018, alors que ce dernier avait emporté l'appel d'offre de la LFP, le directeur général de Canal+ Maxime Saada le disait déjà : " À ces prix-là, c'était complètement déraisonnable. C'était impossible pour nous de miser de telles sommes, et je crois que c'est impossible pour un quelconque acteur de miser de telles sommes, et de les rentabiliser." Canal+ devrait être aujourd'hui seul sur les rangs pour reprendre les droits TV de la Ligue 1, mais forcément à des conditions largement revues à la baisse. Le même Maxime Saada indique aujourd'hui qu'il ne réinvestira pas "à perte" dans le football. Pour notre expert des droits sportifs, "L'échec de Mediapro met surtout la Ligue 1 face au miroir de sa valeur. La L1, aujourd'hui, ça vaut 500.000 abonnés. C'est une sérieuse leçon d'humilité pour tout le foot français."

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