Nationalisation temporaire des chantiers navals STX France : 5 questions pour comprendre l'opération

ECONOMIE
DÉCRYPTAGE – Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a annoncé ce jeudi la nationalisation temporaire des chantiers navals STX France de Saint-Nazaire. Une prise de contrôle qui pose plusieurs questions. LCI fait le point.

La décision était attendue, elle a fini par arriver. Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a annoncé ce jeudi la nationalisation temporaire des chantiers navals STX France de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) – qui emploient directement 2.600 salariés et font travailler environ 5.000 employés d'entreprises sous-traitantes – afin de "défendre les intérêts stratégiques de la France", après l'échec des discussions avec le groupe italien Fincantieri. 


Quels sont les précédents ? Pourquoi parle-t-on de préemption de l’Etat ? Combien de temps va durer l’opération ? Combien va-t-elle coûter ? Pourquoi l’Italie est-elle agacée ? Voici cinq questions pour comprendre cet épineux dossier. 

L’opération est-elle inédite ?

Cette prise de contrôle de l’Etat n’est pas la première du genre, loin de là. Bien plus politiques qu’économiques et d’ampleur bien plus importante, les nationalisations menées par le général de Gaulle après la guerre entre 1944 et 1946 (Renault, la Banque de France, etc.) ou par François Mitterrand en 1982 (Thomson, Saint-Gobain, de nombreuses banques…) sont, par exemple, restées dans les mémoires. 


Moins marquant, quoique très médiatisé à l’époque, le cas d’Alstom (qui, pour l’anecdote, détenait STX France jusqu’en 2006), partiellement nationalisé en 2004, présente, lui, quelques similitudes avec le dossier STX France. Notamment par son aspect temporaire. Sous la houlette de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Economie, l’entreprise en grande difficulté – 2 milliards d’euros de pertes – avait pu être sauvée et restée, malgré de nombreuses cessions d’actifs, sous pavillon français.


Soldée par un échec, la tentative de nationalisation des hauts fourneaux de Florange d’Arcelor Mittal voulue par Arnaud Montebourg en 2012 demeure néanmoins l’une des plus connues. L’ex-ministre du Redressement productif de François Hollande n’a d’ailleurs pas manqué de se rappeler au bon souvenir des Français ce jeudi en s’amusant du fait que "la doctrine du Made in France" fasse de nouveaux adeptes.  

Nationalisation, préemption : pourquoi Bruno Le Maire joue-t-il sur les mots ?

Sans jamais prononcer le mot de "nationalisation", le ministre de l’Economie et des Finances a martelé que la France exerçait son droit de "préemption" – ce qu’elle pouvait faire jusqu’à ce vendredi à minuit – pour garder le contrôle d'une entreprise "stratégique". Une façon de dire que gouvernement veille sur les intérêts du pays, sans pour autant céder à un trop grand dirigisme et à une gestion trop étatique de l’économie.  


Précisant que la prise de contrôle de STX France ne serait que temporaire, Bruno Le Maire a ainsi rappelé que les chantiers de Saint-Nazaire n'avaient pas vocation à rester sous administration de l’État français. Quel est, alors, son objectif ? "Nous donner le temps de négocier dans les meilleures conditions possibles la participation de Fincantieri", a précisé l’ancien candidat à la candidature présidentielle, tout en reconnaissant que le groupe public italien était, pour l’heure, le seul intéressé par STX France.

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Préemption plutôt que nationalisation : Bruno Le Maire revendique des "mots choisis"

Qui détient quoi, quelles sommes d’argent sont en jeu et qui va payer ?

Alors que la France possède déjà un tiers de STX France, Bruno Le Maire a chiffré à 80 millions d’euros le coût du rachat des deux tiers visé par le groupe italien et actuellement détenus par le sud-coréen STX Offshore and Shipbuilding, la maison mère des chantiers navals français. Cette somme sera prise en charge par l'Agence des participations de l'Etat. 


Selon l'accord initial, passé en avril dernier sous le quinquennat de François Hollande, le constructeur italien, contrôlé par l'État italien qui en est un actionnaire important, devait reprendre d'abord 48% du capital des chantiers et rester minoritaire pendant au moins huit ans. Il aurait alors été épaulé par l'investisseur italien Fondazione CR Trieste à hauteur d'environ 7%. Les actionnaires français, dans cet équilibre, ne disposaient que de 45% du groupe. Une part jugée insuffisante par l’exécutif, qui ne s’était jamais caché de vouloir renégocier le dossier. Le 31 mai dernier, le président Emmanuel Macron avait ainsi demandé que l’accord "soit revu" pour préserver les intérêts hexagonaux. Sa proposition, transmise à Rome par Bruno Le Maire, laissait à Fincantieri 50% du capital, les autres 50% revenant à l'Etat français (via la banque publique d’investissement Bpifrance), Naval Group (ex-DCNS) et aux salariés du groupe.

Combien de temps va durer cette prise de contrôle ?

Si Bruno Le Maire a bien rappelé que l’Etat n'avait pas vocation à rester aux commandes des derniers grands chantiers navals de France, difficile de dire combien de temps la prise de contrôle va durer. Ce délai devrait dépendre grandement de la teneur des négociations entre les gouvernements français et italien, qui doivent désormais trouver un nouvel accord. Comme l’a souligné le ministre de l’Economie, le désengagement public prendra effet une fois que Bercy aura "trouvé une solution industrielle" au problème. Consciente que la recherche d’un compromis pourrait prendre du temps, la direction de STX France a estimé par voie de communiqué que "ce nouveau délai est fâcheux car il prolonge une longue période d'incertitude qui est nuisible à notre entreprise". 

Pourquoi l’Italie est-elle furieuse ?

"Grave et incompréhensible" : les autorités italiennes n’y sont pas allées de main morte au moment de qualifier la décision de de la France de nationaliser temporairement STX France. Il faut dire que celles-ci imaginaient déjà le dossier bouclé. Il y a six mois, en janvier 2017, la justice sud-coréenne avait en effet retenu Fincantieri comme repreneur exclusif. Une décision qui avait donc été avalisée par le gouvernement français en avril. Suffisant pour susciter l’ire de l’autre côté des Alpes. "Le nationalisme et le protectionnisme ne constituent pas une base acceptable pour établir des relations entre deux grands pays européens", ont réagi les ministres italiens de l'Economie et de l'Industrie, Pier Carlo Padoan et Carlo Calenda. 

Déjà vives sur les questions des réfugiés et du règlement de la crise en Libye, les tensions entre Paris et Rome ne devraient pas s’apaiser de sitôt. Preuve en est certaines rancœurs exprimées dans les sphères politiques. "Ces dernières années, nos cousins transalpins ont acheté la moitié de l'Italie sans avoir soulevé la moindre objection de notre gouvernement", a par exemple écrit l'ancien président du Conseil italien Romano Prodi dans une tribune publiée dans Il Messaggero. Une référence à la série d'acquisitions à l'initiative de groupes français visant plusieurs fleurons italiens. Même son de cloche du côté de la presse, qui ne mâche pas ses mots à l'égard d'Emmanuel Macron dont l'arrivée au pouvoir en mai, après une campagne tournée vers l'Europe, avait entraîné une vague d'espoir. Bible des milieux d'affaires italiens, le quotidien Il Sole 24 Ore juge par exemple que "Macron ne relance pas mais divise l'Europe". 

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