Réforme de l'ISF : c'est quoi cette "théorie du ruissellement" qu'appliquerait le gouvernement ?

Réforme de l'ISF : c'est quoi cette "théorie du ruissellement" qu'appliquerait le gouvernement ?

FOCUS - Jeudi soir dans l'Emission politique de France 2, Jean-Luc Mélenchon s’en est pris à la politique fiscale du gouvernement et notamment à "la théorie du ruissellement". Cette doctrine voudrait que les allègements fiscaux concédés aux plus riches profiteraient à l'ensemble de la population. Explications.

Pour de nombreux opposants au gouvernement, le projet de loi de finances 2018 est une "politique pour les riches". Le budget présenté en Conseil des ministres ce mercredi serait ainsi inspiré de la "théorie du ruissellement", une théorie économique selon laquelle "donner" de l'argent aux plus riches profiterait à tous, les plus démunis compris. Deux mesures fiscales suivent effectivement cette logique, on pense évidemment à la réforme de l'ISF – l'assiette de cet impôt sera dorénavant réduite aux biens immobiliers - mais aussi à la création d'un prélèvement unique de 30% - et non plus forfaitaire - sur les revenus du capital.


Pourtant au sein de la majorité, on se défend d'appliquer une telle politique. "On ne fait pas de politique pour les riches ou contre les pauvres, a assuré Gérald Darmanin au micro de LCI. On fait une politique pour l'emploi parce que les gens qui ont de l'argent, il faut qu'ils le mettent dans l'économie pour créer des entreprises". Sans surprise, le ministre du Budget ne convainc personne à gauche et nombre de membres de l'opposition dénoncent une politique inégalitaire, mais, plus étonnant, au sein même de la majorité, les dissensions sont palpables.

C'est quoi au juste cette "théorie du ruissellement" ?

Pour bien comprendre, il faut d'abord revenir au concept. Selon cette théorie, plus les personnes les plus fortunées ont de l'argent, plus elles vont consommer et surtout investir. L'argent dépensé reviendrait in fine aux plus pauvres par effet de ricochet. "Quand on crée des emplois à très hauts revenus, ça finit par bénéficier à tout le monde", explique Nicolas Bouzou, économiste et auteur de Le travail est l’avenir de L’homme, à nos confrères d'Europe 1. "Par exemple, un ingénieur en intelligence artificielle chez Google sera certes très bien payé, mais il va consommer au restaurant, dans des hôtels, il va avoir des employés de maison. Ça crée donc des emplois moins qualifiés. On estime que concernant l’économie du numérique aux Etats-Unis, un emploi à forte valeur ajoutée entraîne la création de quatre emplois moins qualifiés".


Deuxième argument : l'épargne gonflerait l'investissement. "L'investissement d’aujourd’hui, c’est la croissance de demain, et donc, notamment, les emplois de demain. Lesquels procureront un salaire, y compris aux moins fortunés", explique Gaël Giraud, économiste en chef de l’Agence Française de Développement dans La Croix. Or les plus riches épargnent en toute logique plus que les plus pauvres. Les cadeaux fiscaux qui leur seraient accordés pourraient donc venir grossir l'épargne nationale.

Un concept néolibéral très critiqué

Pourtant de nombreux économistes contestent son efficacité. Edwin Le Heron, économiste et professeur des universités à Sciences Po Bordeaux, en fait partie. Selon lui, ce "concept pas très académique" aggraverait même les inégalités sociales. "Il est vrai que les riches consomment et engendrent donc toute une logique industrielle, le problème c'est que cela crée une économie particulière au tour du 'super riche', nous indique-t-il. Une personne extrêmement fortunée va acheter des produits haut de gamme, qui demandent une certaine expertise donc dire que ça crée des emplois non-qualifiés c'est complétement faux".


Même paradoxe au niveau des services : leur chauffeur ne sera pas monsieur tout le monde, "il faut qu'il présente bien", idem pour le vendeur de produits de luxe. "Ces 'super-riches' veulent des employés qui partagent un minimum leurs codes sociaux", insiste-t-il. Et si tout le monde ne peut pas en profiter, c'est encore plus vrai dans les campagnes : "Ça peut profiter à des salariés vivant à Paris, mais en plein milieu de la Corrèze, ça ne créera pas d'emploi, or la pauvreté est en grande partie rurale." Le fameux ruissellement serait donc plutôt inégalitaire.


Thibault Gajdos, chercheur au CNRS, va également dans ce sens, dans une tribune publiée dans Le Monde (abonnés), il estime que le président est "bien mal informé" : "la totale déconnexion entre l’évolution des plus hauts revenus et ceux du reste de la population est désormais bien documentée", écrit-il. Et de poursuivre, chiffres à l'appui : "Thomas Piketty et ses collègues ont établi qu’entre 1983 et 2014, les 1% les plus riches avaient capté 20% de la croissance économique, soit autant que les 50% les moins riches. C’est évidemment moins spectaculaire qu’aux Etats-Unis, où les 1% les plus riches ont capté 50% de la croissance, ne laissant que des miettes aux 50% les plus pauvres. Mais cela suffit à démontrer l’inanité de cette 'théorie du ruissellement'."

Qu'en est-il alors du potentiel d'investissement ? "On ne peut pas davantage croire que cette réforme soit destinée à inciter les plus riches à investir dans l’économie", lance d'emblée Thibault Gajdos. Et ce pour deux raisons : "l’essentiel de leur patrimoine est d’ores et déjà financier" - selon les données du World Wealth & Income Database (WID), il est constitué, en moyenne, de 30% de biens immobiliers et de 70% d’actifs financiers -, deuxièmement "on ne comprend pas très bien pourquoi les liquidités et biens de valeur (œuvres d’art, voitures, bijoux…) bénéficieront aussi de cette exonération". Un argument qui fait mouche, jusque dans les rangs du parti En Marche. C'est ainsi que pour Joël Giraud, rapporteur du budget à la commission des finances de l'Assemblée Nationale, l'exonération des yachts de luxe, des lingots d'or ou encore des voitures de sport, "ce n'est pas possible, des symboles de ce genre doivent être beaucoup plus taxés".


Edwin Le Heron va encore plus loin : "L'épargne n'a jamais créé de l'investissement, c'est de l'idéologie néolibérale bas de gamme, ironise-t-il. Pour investir, il faut une raison." Autrement dit, une bonne idée. Quand quelqu'un veut monter une entreprise, il ne va pas frapper à la porte d'un 'super-riche' et se tournera plutôt vers une banque. Plutôt remonté contre les pratiques du gouvernement, l'économiste pointe du doigt un procédé cynique. "C'est finalement se dire qu'en donnant un euro à un riche, il en fera 10 euros alors qu'un euro à un pauvre restera un euro à cause de sa prétendue faible productivité." Avec une telle pensée, "les riches resteront riches et les pauvres resteront pauvres". 

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Réduction de l'ISF, la majorité divisée

Dans les faits, là aussi, cette hausse annoncée de l'investissement a du mal à faire ses preuves. "Le surcroît d’épargne rendu possible par l’enrichissement des plus riches ne vient pas, ou plus, alimenter l’investissement. Si cette relation était automatique, l’économie mondiale ne serait pas piégée par un sous-investissement chronique", souligne Gaël Giraud, du CNRS.


Malgré toutes ces critiques, on trouve tout de même encore certains économistes prêt à défendre à une telle politique. "Cette théorie est parfaitement valide aujourd’hui, insiste Nicolas Bouzou. Ça fait consensus, si on continue de l’appliquer, c’est que cela fonctionne." Mais il le reconnaît : "à court terme, c’est évidemment coûteux pour les finances de l’Etat, donc il vaut mieux que ça marche". Coût de l'opération selon le gouvernement : 5,5 milliards d’euros par an, aux frais de l'Etat.

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