En débat : les écrans sont-ils de bons profs pour nos enfants ?

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POUR/CONTRE - Les enfants ne peuvent plus échapper aux écrans. C'est aussi le cas à l'école où tablettes et autres cartables numériques sont désormais le quotidien de nos têtes blondes. Faut-il croire à leurs bienfaits ou ferions-nous mieux de s'en méfier ? On pose le débat avec notre partenaire Le Drenche.

De plus en plus de professeurs, de parents mais aussi de promoteurs de nouveaux modes d'éducation, comme les écoles Montessori, s'inquiètent des impacts addictifs des écrans. Dans son programme présidentiel, Emmanuel Macron a, lui, souhaitait interdire l'usage des téléphones portables dans les établissements. L'occasion pour nous de relancer le débat ! 

La France a lancé depuis plusieurs années des plans ministériels et publié des rapports pour développer le numérique à l’école et, ainsi, intégrer les technologies de l’information et de la communication dans l’éducation. Suite au lancement du plan numérique pour l’éducation de François Hollande en 2015 plutôt destiné aux enseignants, le ministère de l'Education nationale et de la jeunesse a mis en place le déploiement des espaces numériques de travail (ENT).

Le site du ministère recense ainsi depuis la rentrée 2016 : 100% des lycées dans 21 régions et 100% des collèges dans 76 départements qui sont pourvus d'un ENT, ainsi que 181 projets ENT différents concernant 3847 écoles. Les écrans, c'est un fait, sont donc de plus en plus présents dans l'apprentissage des élèves. La tablette numérique a même fait son arrivée avec l'équipement en 2017 de plus de 3 000 collèges et plus de 3 525 écoles.

Pour autant, nombreux sont ceux qui s'inquiètent des impacts addictifs des écrans. Selon eux, il faut privilégier un apprentissage avec tous les sens, des manipulations, des matières, la nature. Une école américaine "Waldorf School of The Peninsula" a même décidé de se passer de toute forme d’écrans pour enseigner.

Le POUR

Philippe Bihouix 

Ingénieur, co-auteur de "Le désastre de l’école numérique", "Plaidoyer pour une école sans écrans" (Seuil, 2016)

Certes, l’école doit préparer les futurs citoyens au monde de demain, fortement numérisé. Mais généraliser l’enseignement sur écran est-il le meilleur moyen de préparer les jeunes à devenir des individus autonomes, créatifs et responsables ? Rien n’est moins sûr.

Cinéma et télévision hier, ordinateur et tablette aujourd’hui, l’utopie "techno-pédagogique" est vivace. Le numérique permet-il de mieux apprendre ? Les promesses sont nombreuses : motivation et concentration accrues, amélioration des performances, travail collaboratif, pédagogies actives ou ludiques, adaptation au rythme de chacun, ressources pédagogiques enrichies… Dans les faits, nous avons encore peu de recul et d’éléments probants. D’abord, on ne constate aucune corrélation entre numérisation et performance des élèves. Ensuite, les études scientifiques sont pour le moins partagées. Plusieurs recherches montrent par exemple qu’il ne faut pas confondre motivation pour un apprentissage et motivation pour l’outil ; que les supports riches, animés, sont parfois trop exigeants pour le cerveau ; qu’on mémorise mieux avec une prise de notes à la main…

L’école numérique soulève d’énormes questions sanitaires. Les enfants et les adolescents passent déjà beaucoup – trop – de temps devant des écrans. L’école numérique en augmente le temps global, et, pire, légitime leur usage auprès des parents. Or des études nombreuses pointent les risques psychosociaux d’une surexposition aux écrans : addiction, dépression, agitation, difficultés de concentration, manque de sommeil, impact sur le bien-être et les fonctions cognitives. Et ne parlons pas de l’impact écologique, loin du « développement durable » qui irrigue désormais les programmes scolaires.

Il existe une multitude d’innovations non numériques. Il ne s’agit pas de revenir à l’école d’antan – la crise de l’école est antérieure à sa numérisation. Il existe une multitude d’innovations non numériques, d’expérimentations réussies, pour motiver les élèves, vaincre le décrochage, retrouver même le goût de l’effort : on peut produire du contenu sans twictée, apprendre de façon ludique sans serious games, faire de la "classe inversée" avec une lecture documentaire plutôt qu’une vidéo…

Sous le prétexte (légitime) de former au numérique, et lutter contre les inégalités qui résident dans les usages et l’accompagnement parental, on veut former par le numérique, quitte à papillonner – à l’image de notre société "multitâches"  – avec des cours de programmation dès le primaire, pour apprendre le "langage informatique"  avant de maîtriser sa langue maternelle et le calcul élémentaire… Pour réduire vraiment les inégalités, dépensons l’argent public dans l’accès gratuit aux activités artistiques (musique, théâtre, dessin, sculpture...) plutôt que dans des tablettes et des logiciels.

Nos enfants ne sont pas des digital natives : on ne naît pas digital, on le devient. C’est l’entourage familial – et maintenant, l’institution scolaire – qui leur transmet son addiction. L’école doit remobiliser les familles sur l’éducation, sensibiliser enfants et parents aux dangers d’un usage immodéré, encourager la limitation du temps d’écran, par exemple avec des initiatives « semaine sans écran » et, pour commencer, l’interdiction du portable à l’école !

Le CONTRE

Thomas Gaon, psychologue clinicien, ethnométhodologue. Membre de l'Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines

Sanctuariser revient à fonder une rupture définitive entre deux mondes, le sacré et l'ordinaire, le passé et le présent, et pour notre sujet entre le monde scolaire et la partie numérique du reste du monde. Si la sanctuarisation vise à protéger des changements du monde, on peut se demander d’une part ce que l’on cherche véritablement à protéger des menaces supposées de l’écran. Et d’autre part, si le bannissement purifiant et simpliste de l’écran serait la meilleure solution.

L'interdiction de l'usage personnel ou non-scolaire de l'écran connecté au collège suffirait amplement

S'il est indubitable que la séduction opérée par les écrans se fasse au détriment d’autres activités non-médiées et qu'elle capture l'attention requise pour ces dernières,  l'interdiction de l'usage personnel , ou non-scolaire, de l'écran connecté au collège suffirait amplement. L'interdiction des smartphones durant le temps scolaire est ainsi une solution convenable. Mais la radicalité de la proposition, à savoir l'exclusion totale de tout écran, va bien au delà et nous ramène des décennies en arrière.

Faute de savoir et/ou de vouloir intégrer l'écran aux outils pédagogiques, aux compétences didactiques et à l'éducation en général, cette logique binaire et réactionnaire produirait chez les adolescents une dissociation entre deux régimes expérientiels par le déni de la réalité audiovisuelle et numérique du monde. Une sorte de schizophrénie instituée dont l'objectif est bien davantage la conservation immuable des savoirs-faire et des places des professeurs remis en cause par la transition numérique que l'intérêt des élèves qui eux, grandissent dans ce monde tel qu'il est, qu'on s'en désole ou s'en réjouissent, plutôt les deux dirons-nous avec sagesse.

En se privant totalement des écrans au collège, jusqu'à l'absurdité de ne se servir d'aucun film ou documentaire, d'oblitérer l'informatique et l'internet, bref de créer un espace-temps suspendu aux années 1950, dans l'idée ô combien naïve de rendre les élèves compatibles avec les méthodes d'un autre temps, l'école faillirait tout simplement à sa mission éducative.

C'est un renoncement à toute sagesse et à toute autorité sur ce domaine

Protéger du monde ou préparer à celui-ci. Tel est le constant dilemme de chaque adulte vis-à-vis de l'adolescent-e. Si interdire à l'avantage de la sécurité à peu de frais, le fait de n'avoir rien à dire sur les écrans est un renoncement à toute sagesse et à toute autorité sur ce domaine, renvoyant l'adolescent-e et ses parents à la débrouille. A l'inverse, la préparation suppose il est vrai, d'acquérir un savoir pour former de façon pertinente l'adolescent-e à ces objets, à leurs usages et à leurs risques. Et l'Ecole remplirait alors sa mission de formation des citoyens du 3ème millénaire.

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