Le faux "cri d'alerte d'un professeur" à Strasbourg : récit d'une fake news

Le faux "cri d'alerte d'un professeur" à Strasbourg : récit d'une fake news

FAUSS - Un internaute a révélé ce mardi sur Twitter avoir piégé le magazine Valeurs Actuelles en se faisant passer pour un professeur menacé de mort à Strasbourg. L'hebdomadaire a dû reconnaître son erreur.

En plein débat autour du projet de loi "séparatisme", et cinq mois après l'assassinat du professeur Samuel Paty, le témoignage recueilli par Valeurs Actuelles faisait froid dans le dos. Ce mardi 29 mars au matin, l'hebdomadaire a publié un article intitulé : "A Strasbourg, le cri d'alerte d'un professeur face à la pression communautaire qui sévit dans son lycée." Accompagné d'une vidéo, on y découvrait le récit de "Mourad.M", un professeur enseignant en Zone d'éducation prioritaire (ZEP) de la ville. Il affirmait notamment être menacé de mort part ses élèves après un cours sur la Shoah. Sauf que tout est faux. Pourtant, de simples vérifications auraient pu permettre d'éviter de tomber dans cette embuscade.

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Un récit monté de toute pièce

L'internaute à l'origine de la supercherie a dévoilé sa ruse le soir même de la publication de l'article, désormais supprimé. Dans un "thread" devenu viral, il explique avoir repris un ancien compte Twitter dont il a changé la photo et la biographie pour le transformer en profil d'un professeur. Dans la foulée, le mardi 23 mars, il publie un témoignage fort. Il raconte que ses élèves "refusent" d'évoquer les questions "de laïcité et de la Shoah", et assure recevoir "des menaces de mort". "Toujours les mêmes profils, qui me traitent de 'vendus'", écrit-il, concluant qu'il ne se "taira plus". Voulant forcer le trait, il ajoute que des jeunes auraient refusé de se désinfecter les mains au gel hydroalcoolique, sous prétexte que le produit "contient de l'alcool et que ça pourrait  les rendre impurs". Un récit partagé ensuite par des militants d'extrême droite, dont l'influent Damien Rieu, ou par certains élus du Rassemblement national, à l'instar de  l'élu local Jean-Michel Cadenas. Le lendemain, un journaliste "police-justice" de Valeurs Actuelles prend contact avec "Morad M." afin de faire un article. Il publie le faux témoignage tel quel moins d'une semaine plus tard. 

Finalement l'article n'aura pas tenu en ligne plus de 24 heures. Face au tollé provoqué par cette supercherie, l'hebdomadaire a choisi de supprimer le papier. Et s'est fendu d'un tweet pour se justifier. Il commence par regretter qu'au lieu de "lutter contre l'islamisme", certains "préfèrent tenter de piéger des médias". Avant de s'excuser auprès de ses lecteurs "pour ce faux témoignage relayé".

"En racontant n'importe quoi, on peut avoir une tribune"

Pourtant, ce piège aurait pu facilement être désamorcé. Oui, de tels récits existent bel et bien. Entre autres exemples, une note des services de renseignement qui dévoilait en 2018 les "dérives du communautarisme à l'école", ou encore le destin tragique du professeur Samuel Paty, décapité à Conflans-Sainte-Honorine après un cours sur la liberté d'expression. Mais le but ici n'était pas tant de décrédibiliser cette problématique, mais bien de montrer que certains discours sur le sujet s'appuient sur des a priori. 

"Je me suis dit qu'il fallait faire un truc pour montrer qu'en racontant n'importe quoi, on pouvait avoir une tribune", explique ainsi Malik, l'auteur du faux témoignage. Ce qu'il est en effet parvenu à mettre en lumière, c'est l'impact du "biais de confirmation" dans la propagation d'une information. Comme nous vous l'expliquions déjà dans un précédent article, ce phénomène psychologique pousse à partager des récits qui vont dans notre sens plutôt qu'à ceux qui nous contredisent. Il entre donc très souvent en jeu lorsqu'on tente de décrypter la mécanique des fausses informations. Le journaliste a justement vu dans les propos de ce faux professeur strasbourgeois une histoire qui corrobore ses convictions profondes. Ou du moins celles du magazine d'opinion pour lequel il écrit, qui se revendique être "l'hebdo de la droite qui s'assume". 

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Pourtant, certaines vérifications auraient rapidement permis de ne pas se faire avoir. Il était ainsi possible via quelques recherches rapides de constater que la prétendue "revendication" des  élèves musulmans - à savoir de "shab lbaroud Wa l'carabina" - faisait en réalité référence à un titre de Chef Khaled, célèbre chanteur de rai algérien.  La mise en cause de l'établissement - décrit comme sourd aux alertes du professeur - était, là aussi, vérifiable. Contacté par LCI.fr, l'académie de Strasbourg nous a fait savoir qu'il n'y a jamais eu "aucune vérification" sur le sujet "ni auprès du rectorat, ni auprès de l'établissement en question".

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