Nouveaux programmes des lycées : mais où est passé l'environnement ?

Education
SPÉ ÉCOLOGIE - Les futurs programmes du lycée étaient étudiés cette semaine par le Conseil supérieur de l’éducation. Les différents acteurs – enseignants , parents d’élèves et lycéens – s’étonnent du manque de prise en compte des questions environnementales et ne cachent pas leurs inquiétudes.

Magali Duranville est enseignante sur l'île de Saint-Martin. Les conséquences du dérèglement climatique, elle connait. "Je vis aux Antilles, il y a un peu plus de 15 mois, le cyclone Irma est passé sur l’île de Saint-Martin et a tout ravagé", explique-t-elle. "Les conditions de vie sont très, très difficiles, il y a encore des personnes qui vivent sous des bâches. Moi, j’ai perdu la moitié du toit de ma maison." Le lycée où elle enseigne a lui aussi été impacté. Après le passage du cyclone, l'établissement a dû accueillir les élèves d'un autre lycée qui avait été complètement détruit. "Nous accueillons 1500 élèves dans un bâtiment prévu pour 900 personnes", raconte Magali Duranville.


Cette professeure estime que son métier, l'enseignement, est "un élément majeur pour lutter contre le réchauffement climatique", en sensibilisant les élèves dès le plus jeune âge sur la nécessité d'en limiter ses effets. Alors, quand elle a découvert les nouveaux programmes du lycée, elle est tombée des nues. "Nous sommes nombreux dans l’enseignement à nous inquiéter, les thématiques liées au dérèglement climatique sont particulièrement absentes" dit-elle.

On aimerait que ce soit considéré comme une question de formation citoyenne importante mais ce n'est pas le casValérie Sipahimalani, secrétaire générale adjointe du SNES-FSU

Valérie Sipahimalani, secrétaire générale adjointe du SNES-FSU, était présente lors de l'examen des programmes par le Conseil Supérieur de l’Éducation (CSE). Elle confirme : "Que ce soit l’environnement, le développement durable ou le dérèglement climatique, c’est toujours un peu effleuré, mais ce n’est jamais pris en charge comme un domaine en tant que soi, ce qui est un vrai problème", explique-t-elle. "On aimerait que ce soit considéré comme une question de formation citoyenne importante, demandant des connaissances scientifiques, mais ce n'est pas le cas."


Comment expliquer de telles lacunes alors que les alertes concernant le réchauffement climatique se multiplient ? Valérie Sipahimalani a son explication : "Actuellement, dans les programmes encore en cours, on les traite à la fois peu et beaucoup. C’est disséminé dans différentes disciplines mais à chaque fois on étudie les mêmes choses, notamment les agrosystèmes ? Il y a donc beaucoup de redites, et ça a lassé tout le monde." Avec les nouveaux programmes, l'Education nationale a voulu rectifier le tir. "Le problème, c’est qu’il y a eu un retour de balancier, et c’est très peu traité", ajoute-t-elle. "Par exemple, la géographie n’en parle plus, ou presque plus."

A l'école, on fait de la sensibilisation, mais on n’en est plus là.Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE

Un manque qui n'est pas passé inaperçu du côté des parents d'élèves. "On n’est pas à la hauteur, on n’est pas au rendez-vous de l’Histoire", regrette Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE. "Il y a clairement un manque de prise en compte de ces questions environnementales dans le nouveau programme, il faudrait même que ce soit une matière à part entière, mais ça n’apparaît pas dans le tronc commun."


Une matière dédiée, c'est aussi ce que réclame les lycéens. "C'est un vrai manque", estime Louis Boyard, président de l'UNL. "Actuellement, on parle un peu d'environnement en géographie et en sciences économiques et sociales, mais ce n'est pas terrible. On nous y apprend par exemple que c'est la croissance qui va permettre de nous en sortir", détaille-t-il d'un air peu convaincu. "Avec le nouveau programme, c'est le grand vide." Pourtant sa génération a conscience de l'importance d'apprendre sur ce sujet. "On a tous conscience du réchauffement climatique, on le sait depuis des années mais la génération qui va subir ça, c'est la nôtre", nous dit Louis Boyard. "À l'UNL, on dit qu'il faut changer l'école pour transformer la société. Là clairement, l'école de M. Blanquer, elle ne parle pas de demain."


Le ministère a tenté de rassurer. "On nous a dit qu’il y en aurait dans le programme de spécialité, que l'écologie serait prise en charge dans le programme de SVT", rapporte la syndicaliste. Mais les sciences et vie de la terre ne font pas partie de l'enseignement commun. Cette matière fait partie des douze spécialités dans lesquelles les adolescents vont devoir piocher (trois au choix en Première pour n'en garder que deux en Terminale).


Et pour ceux qui ne prendront pas cette spécialité ? Il faudra se contenter de peu. "Apparemment, la climatologie fera partie du programme d’enseignement scientifique, une matière du tronc commun", ajoute-telle. Mais ce cours doit aussi aborder la physique chimie et les SVT. Le site de l'éducation nationale évoque en plus des grands enjeux environnementaux, le code, l'intelligence artificielle ou encore la bioéthique. Tout cela dans un cours hebdomadaire de deux heures. "On fait de la sensibilisation, mais on n’en est plus là", réagit  Rodrifo Arenas.

Un dialogue de sourds ?

Syndicats de lycéens, d'enseignants et représentants des parents d'élèves, ont tenté d'alerter le ministère. Quelques jours avant la réunion du Conseil supérieur de l'éducation, la FCPE a signé une tribune réclamant une meilleure éducation scientifique au climat et à la biodiversité pour les lycéens.


Aux côtés de Valérie Masson-Delmotte, Gilles Boeuf, Laurence Tubiana, ou encore Pascal Canfin, elle regrette que "les nouveaux programmes du lycée (...) ne laissent pas assez de place pour la transmission des bases scientifiques essentielles à la compréhension des problèmes majeurs que sont le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité, leurs causes, et les solutions permettant d’agir pour les enrayer. Nos lycéens incarnent pourtant 'la génération anthropocène', la première à avoir grandi à une époque où les connaissances scientifiques permettent d’affirmer que les activités humaines déterminent et affectent désormais sensiblement les grands équilibres de notre planète", poursuivent les signataires. "Il serait désastreux de ne pas leur donner les clés pour appréhender l’évolution du climat et la biodiversité."


Le gouvernement n'a semble-t-il pas entendu ce cri de détresse. "On espère que le ministère va corriger les erreurs mais ça fait déjà plusieurs mois qu’on lui dit les choses et rien n’avance", déplore Valérie Sipahimalani, par ailleurs professeure de SVT. "On peut s’affliger." Différents amendements ont été proposés lors de la réunion du CSE - apprentissage du recyclage en chimie, questionnement des engrais et pesticides en SVT. Tous ont été votés à la quasi-unanimité de la centaine de membres - "c'est assez rare", souligne Valérie Sipahimalani - mais aucun n'a été retenu par le ministère, le CSE n'ayant qu'un pouvoir consultatif. De nombreux syndicats sont d'ailleurs partis en claquant la porte.


Contacté par LCI, le ministère de l'Education Nationale n'a pas souhaité nous répondre avant la publication des programmes au Journal Officiel, expliquant que ces programmes n'étaient pas encore terminés.

Tout se passe sur le volontariat, mais il est trop tard pour se limiter à celaRodrigo Arenas, co-président de la FCPE

Les élèves se retrouvent limités à des actions plus ou moins individuelles, plus ou moins militantes. Des actions de "lycées 21", des "goûters bio" organisés par la FCPE, l'instauration du recyclage par des lycéens. "Tout se passe sur le volontariat, mais il est trop tard pour se limiter à cela", s'emporte Rodrigo Arenas. "Ça ne peut plus être une action militante, il faut réguler. C’est là que le ministère a tort."

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