"Assemblée monochrome" : une majorité absolue pour Macron serait-elle aussi dangereuse que l'affirment ses opposants ?

ÉLECTIONS LÉGISLATIVES 2017
MISE EN GARDE - Face au succès écrasant de La République en marche au premier tour des législatives, droite et gauche redoublent d'efforts pour alerter les électeurs, et notamment les abstentionnistes du 11 juin, sur le danger d’une Assemblée "monochrome" favorable à Emmanuel Macron. De quels risques s'agit-il ?

Pour les rescapés du premier tour, le mot d'ordre est tout trouvé. Après le succès écrasant de La République en marche le 11 juin, les concurrents délaissent la défense de leurs programmes respectifs pour alerter les électeurs français, et notamment les nombreux abstentionnismes, sur les dangers d'une "Assemblée monochrome", ou d'un "parti unique", selon l'expression choisie. 


Force est de constater que si le second tour confirme la logique du premier, le parti d'Emmanuel Macron pourrait se retrouver avec près de 440 députés sur 577 à l'Assemblée nationale, une majorité non seulement absolue, mais également "obèse", selon certains observateurs, réduisant à peau de chagrin les partis concurrents. Anticipant cette perspective depuis plusieurs jours, le camp de François Baroin, chef de file de la droite, avait mis un peu de côté ses propositions économiques ou fiscales pour cet argumentaire en forme de mise en garde : une majorité trop forte pour le chef de l’Etat se traduirait par une révolte sociale dans la rue, faute d'opposition démocratique. 

“Si le débat n’a pas lieu un minimum à l’Assemblée, il aura lieu dans la rue”, a également affirmé Nathalie Kosciusko-Morizet, en grande difficulté dans la 2e circonscription de Paris face au candidat REM. “Il ne faut pas qu’il gouverne seul, il ne faut pas qu’il y ait un parti unique”, clame Jean-Pierre Raffarin. “Le risque d’une colère de la rue viendra très vite”, prédit Gérard Larcher. “Si le débat n’a pas lieu à l’Assemblée nationale, il se transfère dans la rue et ça finit par bloquer un pouvoir qui se croit absolu”, croit aussi le patron de l’UDI Jean-Christophe Lagarde. Jusqu'à Alain Juppé, qui appelait au soir du premier tour à la mobiliser pour éviter "une Assemblée monochrome". 


Même obsession à gauche : pour le patron du PS, Jean-Christophe Cambadélis, défait dès le premier tour dans le 19e arrondissement de Paris, “une majorité absolue finit toujours dans l’absolutisme [...] L’opposition sera soit dans les médias, soit dans la rue”. Bref, après une victoire trop large de la REM, le chaos. 

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Une situation pas si révolutionnaire

Ces sombres présages sont-ils fondés sur une expérience passée ? En replongeant dans l’histoire de la Ve République, on note que la majorité absolue n’est pas un accident de parcours, mais presque une norme, même si celle qui s'annonce pour le 18 juin est un cas extrême. Ce fut le cas pour le général de Gaulle en 1968 (394 sièges sur 485), pour François Mitterrand en 1981 (333 sièges sur 491), pour la droite en 1993 (472 sur 577) puis en 2002 (398 sur 577), et pour François Hollande en 2012 (331 sur 577).  


Toutefois, l'élément nouveau en 2017 serait l'affaiblissement extrême des autres formations politiques, avec en projection 95 à 132 sièges pour la droite, à peine 15 à 25 pour le PS et 13 à 23 pour La France insoumise et le PCF. Seul cas véritablement comparable, celui de l'UMP qui avait dépassé la barre des 350 députés en 2002, après une présidentielle marquée par l'élimination de la gauche au premier tour. Les autres majorités absolues des dernières décennies ont été constituées grâce à des alliances entre plusieurs partis. 


Malgré tout, même dans la configuration annoncée par les sondages, il restera bel et bien une opposition à l'Assemblée, qui siégera au sein des commissions et sera habilitée à contrôler l'action du gouvernement et à la critiquer. 

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Un lien pas avéré avec la "colère de la rue"

Si les mouvements sociaux demeurent fréquents en France, leur lien avec une majorité écrasante à l'Assemblée est loin d'être évident. En 1968, la majorité écrasante de la droite avait succédé et non précédé les vastes mouvements sociaux de mai. En 1981, celle de la gauche n'avait pas entraîné de mouvements majeurs contre les premières réformes du pouvoir socialiste. 


En revanche, la majorité d'Edouard Balladur en 1993 s'était confrontée à un vaste mouvement étudiant qui l'avait forcée, dès le début de la législature, à enterrer le Contrat d'insertion professionnelle (CIP). Idem pour la majorité de droite issue des élections de 2002, qui avait dû reculer face à l'ampleur de la contestation sociale contre le Contrat première embauche (CPE). Difficile pour autant de faire le lien entre la faiblesse de l'opposition parlementaire et l'ampleur de la "colère" sociale. Durant son quinquennat, François Hollande a par exemple essuyé une double opposition parlementaire de la droite et des "frondeurs" de sa propre majorité, sans pour autant que l'expression de l'opposition parlementaire ne permette d'endiguer la contestation sociale dans la rue contre la loi Travail. 


Ce qui serait toutefois nouveau en 2017, c'est d'avoir un parti "qui rassemble en son sein les éléments qui pouvaient être une opposition", comme le souligne à l'AFP le communicant Philippe Moreau-Chevrolet. Avec des conséquences difficiles à prévoir : "La politique reprendra ses droits", estime l'expert. "La question est : d'où va venir l'opposition ? Ce sera soit une opposition démocratique à l'Assemblée, soit dans la rue [...] On en est à se demander s'il y aura une opposition."

Il existe d'autres contre-pouvoirs politiques

Le spectre d'un "parti unique" pro-Macron semble occulter le fait que ce mouvement politique vient tout juste de naître. En 2012, la gauche cumulait bien davantage de pouvoirs, dans les régions, à l'Assemblée et au Sénat. Ce qui est loin d'être le cas pour l'heure de La République en marche et de son unique allié, le Modem. 


Enfin, cette vaste majorité qui pourrait se dessiner à l'Assemblée, si elle peut permettre un vote sans heurts des réformes du gouvernement, n'est pas forcément un atout pour Emmanuel Macron. Le chef de l'Etat s'en serait d'ailleurs inquiété, selon le Canard enchaîné, qui rapporte cette phrase : "Nous allons avoir beaucoup d'élus, presque trop, il va falloir les encadrer de près pour éviter le foutoir". Selon le politologue Pascal Perrineau, interrogé par l'AFP, "dans ce gigantesque groupe parlementaire peuvent surgir des difficultés internes, différentes sensibilités". Et pourquoi pas, un début d'opposition ?

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