Com' verrouillée, médias critiqués... Macron force les journalistes "à avaler leur chapeau"

AU PAIN SEC - Depuis qu'il est élu, le président de la République et sa garde rapprochée surveillent la communication de l'exécutif de près, quitte à heurter les habitudes journalistiques. Une diète médiatique aux origines un peu plus lointaines et qui pourrait bien durer.

Unanimement considéré par ses adversaires comme étant le "chouchou" de l'institution médiatique pendant l'élection présidentielle, Emmanuel Macron a-t-il fait basculer son rapport à la presse depuis son arrivée aux plus hautes fonctions du pays ? C'est en tout cas ce qui se constate sur le terrain. Les premières questions se sont posées le jour du premier Conseil des ministres quand, à la surprise générale, la nuée de caméras et de micros n'attendant que les réactions des ministres dans la cour de l'Elysée a été diligemment reconduite par le service d'ordre de l'Elysée. 


Deuxième coup de semonce dans le même temps, après que plusieurs reporters ont signalé que l'Elysée avait l'intention, dans les prochains déplacements présidentiels, de choisir les journalistes qui accompagneraient le chef de l'Etat. Le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner tente de calmer la grogne qui couve : "Il ne s'agit pas de contrôler [...] Je souhaite réaffirmer le respect et notre attachement au respect de vos conditions de travail."

Les off, ces "mauvaises habitudes" à mettre au placard

Derrière cette annonce se dessine la volonté de l'Elysée de s'ouvrir à "des journalistes spécialisés, en fonction des domaines abordés [...], au lieu de s'enfermer dans un tête-à-tête avec quelques journalistes politiques", confie à Marianne un conseiller présidentiel. Une stratégie confirmée par Edouard Philippe et Benjamin Griveaux. Le Premier ministre a prévenu qu'il ne voulait plus de "bavardages permanents" quand le porte-parole de la REM rappelle les "mauvaises habitudes prises ces dix dernières années, avec la multiplication des 'offs'" et juge qu'il n'appartient pas au président d'être "dans la réaction à la petite phrase".


"Emmanuel Macron juge sévèrement la gestion des médias par Nicolas Sarkozy et François Hollande. Il estime qu'ils ont abîmé la fonction présidentielle", explique à LCI Arnaud Mercier, professeur en sciences de l'information et de la communication. "L'un était presque un média à lui tout seul, tandis que l'autre avait la confidence facile, jusqu'à ce que ça lui soit fatal, avec la publication de ses conversations avec Fabrice Lhomme et Gérard Davet."

Dans une référence évidente aux travaux du communicant Jacques Pilhan, qui avait théorisé, pour Jacques Chirac, la rareté de la parole présidentielle, "Macron souhaite mettre de la distance, être dans l'économie de la parole", renchérit Arnaud Benedetti. Ce professeur associé en communication à la Sorbonne voit dans ce resserrage une volonté "d'écrire le récit présidentiel et d'éviter la cacophonie gouvernementale". Les fameux "couacs" qui ont ponctué le début du quinquennat Hollande sont passés par là, et Emmanuel Macron ne tolérera rien, pronostique Arnaud Mercier :  "Il 'fusillera' pour l'exemple le premier ministre qui rompra la solidarité gouvernementale". Autant de pépites en moins pour les rédactions qui en ont fait leur miel.

Les journalistes critiqués dans leurs pratiques

Difficile, pourtant, de ramener le verrouillage présidentiel à une seule leçon tirée des erreurs de ses prédécesseurs. Dans un reportage d'Envoyé spécial sur sa campagne, diffusé le 11 mai, il explique, face aux caméras : "Je fais vendre, comme une lessive. Les médias me traitent, la plupart du temps, assez mal." Une remarque qui surprend, tant, depuis son émergence médiatique, Emmanuel Macron a eu "un nombre de couvertures de magazines bien supérieur aux autres", mais qui n'étonne que modérément nos interlocuteurs : "C'est un grand classique de la politique", estime Arnaud Benedetti. "Qu'il considère cela, c'est le signe qu'il veut être beaucoup plus dans le contrôle."


Plus précisément, Emmanuel Macron vise "les commentateurs [qui] ne servent pas à grand chose", soit une certaine pratique du journalisme, basée sur les fameux offs, rejoignant ainsi les critiques formulées par ses lieutenants sur "la chasse à la petite phrase". Difficile également de ne pas penser à la séquence mouvementée de Whirlpool, "massacrée par la presse" selon l'intéressé, ou à l'épisode de la Rotonde, qui a valu à Yann Barthès, présentateur de Quotidien sur TMC, de se faire traiter de "gros connard" par Sylvain Fort, après qu'un reporter de l'émission lui avait demandé si le dîner était son "Fouquet's".

D'autres journalistes, critiques à son égard, se sont aussi fait remonter les bretelles :

Rétif à la critique ou lassé par les commentaires, Emmanuel Macron ? Toujours est-il que sa volonté de "mettre la bonne distance vis-à-vis de la presse" et de ne lui laisser voir, comme ce fut le cas au Mali, que ce qu'il souhaite, ne laisse pas indifférent. "Si sa stratégie est d'instrumentaliser la presse, elle va vite toucher ses limites, prévient Arnaud Benedetti. Quelle que soit la qualité de sa communication, elle se confrontera aux logiques médiatiques. Lui qui s'est construit médiatiquement, il devrait savoir que les médias sont un acteur essentiel du jeu démocratique."


Arnaud Mercier est plus réservé et voit là "la fin du journalisme de connivence". "Les journalistes sont heurtés parce que c'est la fin d'une époque, des voyages présidentiels où ils pouvaient recueillir des confidences. Et Emmanuel Macron ne sera pas happé par un système profond : sa lecture d'un excès de médias fait qu'il ne reculera pas. Les journalistes vont devoir avaler leur chapeau et prendre les choses autrement." Peu ou prou ce qu'en pense François Hollande, selon Le Canard enchaîné du 24 mai : "Les journalistes me regretteront bientôt".

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