Corbeil : après "Monsieur Dassault"… Le déluge

Corbeil : après "Monsieur Dassault"… Le déluge

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MUNICIPALES 2014 – Le sénateur Serge Dassault (UMP) a beau être visé par une enquête à grande échelle sur un système présumé d'achat de voix à Corbeil-Essonnes et son candidat, Jean-Pierre Bechter, mis en examen, l'industriel milliardaire peut compter sur le soutien aveugle de ses partisans. Pour eux, "l'acharnement" dont il est victime vient de "légendes urbaines" colportées par l'opposition.

Les larmes lui montent aux yeux lorsqu'elle évoque "Monsieur Dassault". Aissa Monia n'a jamais croisé l'industriel milliardaire mais son rêve pourrait se réaliser. Cette quinquagénaire qui a vécu dix ans dans la cité "sensible" des Tarterêts vient de rejoindre la campagne de Jean-Pierre Bechter, successeur de Serge Dassault, 88 ans, ex-maire de Corbeil-Essonnes de 1995 à 2008, rendu inéligible pour cause de "dons d'argents" lors des élections. Ce sont ses premiers pas en politique.

Les raisons de son émotion ? "On est en train de salir Monsieur Dassault. Il faut le laisser tranquille… Il a fait tant de choses pour Corbeil !" Aissa, qui affirme n'avoir jamais reçu "quoique ce soit" de l'industriel, qualifie de "légendes" les poursuites dont fait l'objet le sénateur. Ce dernier a vu son immunité parlementaire levée par la justice et, après une garde à vue fin février , pourrait être bientôt mis en examen à la suite de Jean-Pierre Bechter dans le cadre d'une vaste enquête sur un système présumé d'achats de vote lors des élections de 2008, 2009 et 2010, pour un montant estimé à 7 millions d'euros.

"On a dit tellement de mal de lui…"

"Les Tarterêts, c'était un taudis quand j'y suis arrivée, clame Aissa. Allez y faire un tour aujourd'hui. Grâce à Monsieur Dassault, c'est devenu un petit Neuilly !" Cette mère de famille, agent hospitalier dans une clinique, cite également la mosquée de Corbeil (2 millions d'euros), financée en grande partie sur les fonds propres de l'industriel, ou encore le partenariat entre le lycée Doisneau et l'Ecole polytechnique, qui permettra peut-être à son fils de "devenir médecin". "Tout ça, il faut le dire aux gens ! Dans nos pays d'origine, on aurait dit de lui que c'est un saint descendu du ciel. En France, on s'acharne sur les riches."

Comme un village gaulois. Dans le local de campagne de Jean-Pierre Bechter, les soutiens font bloc derrière l'industriel. "On a dit tellement de mal de lui…" assure Azdine Ouis, travailleur social issu "des quartiers populaires" et recruté en 2009 pour devenir adjoint à la prévention. Avant de prédire : "si Monsieur Dassault n'est plus là, c'en est fini de Corbeil. Aux mains des communistes, elle redeviendrait une cité-dortoir."

Dassault, "un grand cœur humaniste"

Le bilan de Monsieur Dassault ? Rose-Marie Porlier, ex-adjointe de 2001 à 2010, s'empare de la brochure de campagne. Puis énumère : la mosquée, les deux églises rénovées, les 100 caméras de vidéosurveillance qui auraient permis de réduire la délinquance de 12 % en 2013, les dix écoles rénovées ou encore le nouvel hôpital… "On parle toujours de son argent, jamais de ce qu'il a fait", tance l'adjointe. Qui assure : "ce qu'il a donné, c'était toujours de son argent personnel, et pas pendant les campagnes électorales".

Même son de cloche dans les locaux municipaux, qui abritent plusieurs associations pro-Dassault. "Monsieur Dassault, je le connais depuis 2000, calcule fièrement Awa Faye, directrice de l'association Multiculture et intégration, officiant auprès des populations immigrées des Tarterêts. Je pourrais parler de lui pendant des heures. C'est moi qui lui prépare son gingembre. Quand il vient aux Tarterêts, il partage la grande assiette africaine avec nous." La responsable associative, qui a également été embauchée par la municipalité, loue elle aussi "le grand cœur humaniste" du milliardaire. "On me demande souvent si j'ai été achetée. Mais ici, nous ne sommes pas à acheter ni à vendre ! C'est notre dignité qui est en jeu !"

Les histoires de dons d'argent, "une obsession"

Pour les partisans de Dassault, "ce sont les opposants qui foutent la m… Cette histoire d'argent, c'est une obsession." Leurs cibles principales : le candidat socialiste Carlos Da Silva et le principal challenger, le candidat communiste Bruno Piriou. "Je suis celui qui a osé déposer un recours en 2008 parce que cette élection avait été achetée, scande ce dernier. Aujourd'hui, l'enquête judiciaire a abouti à plusieurs mises en examen. Serge Dassault nous a apporté la corruption, nous voulons retrouver une ville apaisée."

Comment le rival politique explique-t-il ce soutien inébranlable des partisans de Serge Dassault ? "Il a encore des supporters, comme Ianoukovitch (l'ex-président ukrainien, NDLR) juste avant d'être destitué. Mais c'est une minorité." Après les échecs de la gauche aux élections de 2009 et 2010, Bruno Piriou en est convaincu : "cette fois, nous sentons un grand changement. La jeunesse se rend compte que toucher des sommes d'argent ne change pas les choses." Sa liste s'appelle, d'ailleurs, "le printemps de Corbeil". Le député PS Carlos Da Silva, soutenu par Manuel Valls, voit pour sa part dans le ralliement sur sa liste d'une ancienne adjointe de Serge Dassault "le signe clair de l'échec de la majorité sortante, embourbée dans ses tourments judiciaire et à bout de souffle".

Déception chez certains soutiens

Si les soutiens au milliardaire s'affichent inébranlables, son successeur, Jean-Pierre Bechter, suscite toutefois beaucoup moins d'enthousiasme. "Monsieur Bechter est un bon chef de chantier, résume l'adjoint Azdine Ouis. Mais les grands travaux, c'est Dassault." D'autres affichent carrément leur déception. "Avant, quand on avait un problème, on allait directement voir Monsieur Dassault, explique Awa Faye. Depuis 2010, je n'ai pas été reçue par le maire. Les jeunes de plusieurs quartiers ont même lancé une pétition contre les élus, car ces derniers ne viennent plus à leur rencontre. Les jeunes ne les connaissent pas".

La fin d'une époque ? Selon un récent sondage, le candidat de l'UMP l'emporterait de justesse au deuxième tour, malgré les affaires en cours. Les électeurs trancheront donc, mais probablement à quelques précieuses voix près.

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