Etre jeune en Croatie : "Ma génération ne profite pas de l’Europe pour changer son destin"

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LES EUROPÉENNES VUES D'AILLEURS - A l'occasion des élections européennes, LCI donne la parole aux jeunes citoyens du continent. Parmi eux, Ana, une jeune Croate étudiante à Zagreb. Face à euroscepticisme de son pays, elle défend l’Union Européenne comme vecteur d’opportunités pour toute une génération.

En 2013, Ana était ne comprenait pas l’intérêt de l’Union européenne. Contrairement à elle, près de 62% des Croates choisissent pourtant d’entrer au sein de cette dernière. Le pays devient alors le dernier des 28 états membres.

Près de cinq ans plus tard, cette jeune étudiante de 26 ans se rappelle très bien de cette année-là. "Quand nous sommes entrés dans l’UE, on nous demandait : ‘Alors vous vous sentez enfin Européens?" Ça me faisait rire, parce qu’on l’a toujours été." A ce moment-là, Ana ne saisit pas pourquoi ses compatriotes veulent intégrer une communauté aussi riche, et occidentale. "Je me disais que nous n’étions pas du tout au même niveau que le reste des pays et que, par conséquent, nous allions gaspiller beaucoup d’argent." 

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Les 15-24 ans sont les plus favorables à l’UE

Désormais, c’est tout le contraire. "J’ai découvert qu’en fait, c’était bien plus pratique pour tout le monde !", se réjouit Ana dans un français qu’elle maîtrise parfaitement. Surtout lorsqu’elle se compare avec ses voisins. "Aujourd’hui, si je veux déménager en France par exemple, j’aurais besoin de trois papiers et demi. Alors que pour quelqu’un qui vient de Bosnie-Herzégovine, le processus est bien plus compliqué." Car c’est bien pour les perspectives de "voyager, travailler avec des personnes d’autres pays ou trouver des partenaires plus facilement", qu’Ana est devenue une fervente défenseure de l’UE. "Nos parents n’avaient pas cette chance", concède-t-elle. Un sentiment partagé par toute une génération. Comme le relevait Igor Vidacak, professeur associé de sciences politiques à l’Université de Zagreb, les dernières études montrent que les étudiants et les 15-24 ans sont les plus favorables à l’UE. "Cela peut s’expliquer par le fait que la liberté de se déplacer, d’étudier et de travailler à l’étranger est considérée par les Croates comme le plus gros avantage de l’appartenance à l’Union", observait Igor Vidacak dans les pages de Libération.

Ces avantages, Ana en a pleinement profité. En master dans le département de français à Zagreb, elle parle couramment français, anglais, allemand, turc et évidemment croate. Des connaissances qu’elle met en application à chaque voyage en France. C’est d’ailleurs à Paris qu’elle se trouvait lors de la finale de la coupe du monde de football. "J’étais dans la capitale de l’ennemi", plaisante-t-elle. Quand elle n’est pas à l’université, cette jeune femme qui "vit à 100 km/h" travaille à mi-temps comme guide touristique dans la capitale où elle donne également des cours de langues. Et cet été, elle se rendra dans le sud du pays, à Dubrovnik, où les francophones manquent pour accueillir les visiteurs. De quoi profiter d’un secteur touristique en pleine expansion, qui représente 20% de la richesse nationale. 

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Mais la jeune étudiante s'étonne que, malgré ces nouvelles possibilités, sa génération perpétue un "état d’inertie". "Les jeunes ne profitent pas de l’UE pour changer leurs destins", déplore-t-elle. Un défaut dont les jeunes ont hérité de leurs parents. "Il faut se rappeler qu’avant 1991 nous étions encore dans la Yougoslavie, et donc dans un régime à parti unique communiste. A ce moment-là, si tu étais sage politiquement, tu avais ta vie tracée, ta zone de confort." Appuyant son propos par des anecdotes sur ses camarades de classe, elle observe comment ils n’ont toujours pas appris à sortir de "cette zone de confort installée sous Tito [dirigeant de la Yougoslavie de 1945 sa mort en 1980 ndlr.]". "Rien ne marche à l’innovation, à la bonne idée, à la recherche de financement. Ici, ça fonctionne au piston." Un "esprit Balkanique" que la nouvelle génération pérennise, près de cinquante ans après la fin du communisme dans le pays. "Le rêve d’un jeune aujourd’hui c’est : je veux trouver un boulot assuré à vie avec un salaire à la fin du mois. C’est un critère qui est bien pour la Croatie, mais qui est très faible par rapport aux attentes des autres jeunes Européens." 

Nous sommes tiraillés entre les Balkans et l’Europe de l’ouest- Ana, 26 ans

Pour cette polyglotte, la responsabilité de cette situation revient d’abord au gouvernement croate, qu’elle décrit comme "une réflexion du peuple" : conservateur, catholique et traditionaliste. Mais aussi à l’Union européenne, qui n’a pas su reconnaître l’hétérogénéité qui existe en son sein.  "La conception de cette union n’est pas réaliste !", s’emporte-t-elle après avoir listé les avantages de cette union, "on ne peut pas, depuis Bruxelles, imposer les mêmes standards pour tout le monde". Si elle reconnaît que "unir les citoyens fait partie du projet européen", notamment grâce aux échanges Erasmus, cette mission n’est pas si simple en Croatie. "Physiquement et mentalement, nous sommes tiraillés entre les Balkans et l’Europe de l’ouest", lance ainsi Ana. Une formule qu’elle justifie avec des exemples tirés de sa vie quotidienne. "Avant, je jouais du violon dans un orchestre. Et quand nous étions mauvais, la prof nous disait : "On est l’Europe ici ou on n’est l’est pas ?!’ Pour elle c’était une façon de dire qu’il fallait mériter sa place. Et de l’autre, quand des petites combines ont lieu dans les bars, les commerces, tu entends les gens se dire : ‘On est les Balkans ici ou on ne l’est pas ?!’" 

Un tiraillement entre deux histoires et deux cultures que l’UE n’arrive pas à combler. "Ça pourrait marcher, mais on se sent trop loin de Bruxelles ici", regrette ainsi Ana. Et pour cause, elle se sent particulièrement désinformée sur la politique de cette communauté. "Mise à part le gouvernement qui nous dit ‘on va devoir appliquer telle ou telle directive’, nous ne savons rien de ce qui se fait à Bruxelles. On se sent comme des valets." Un sentiment relevé par les chiffres. En Croatie, seuls 41 % des citoyens estiment être bien informés sur l’UE.

C’est pourquoi ce scrutin ne passionne personne dans le pays. Pour les élections européennes de 2014, soit les toutes premières auxquelles la Croatie participait, seuls 25 % des citoyens avaient voté. Un chiffre particulièrement bas, puisque la moyenne européenne se situait alors à 42%. Lors des élections de dimanche, ce record d’abstention devrait même être battu. Dans les derniers sondages, seuls 17% citoyens disent être sûrs d’aller voter. Paradoxe : Ana elle même n'est pas sûre de se rendre aux urnes.

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