Macron annonce des emplois francs en banlieue : pourquoi la discrimination positive crispe-t-elle autant ?

POSITIVE ACTION - Les annonces en matière de la politique de la ville présentées par Emmanuel Macron mardi 14 novembre font la part belle aux emplois francs. Une mesure de discrimination positive, qui avait crispé quand Emmanuel Macron l'avait évoquée au moment de la campagne. Explications.

Les entreprises employant en CDD de plus de deux ans ou en CDI des demandeurs d'emploi issus de quartiers labellisés "politique de la ville" recevront 5000 euros par an pour les CDI sur trois ans et 2500 euros par an pendant deux ans pour les CDD de plus de deux ans. Pour lutter contre le chômage galopant dans les quartiers défavorisés, Emmanuel Macorn, en déplacement à Tourcoing, ville de son ministre Gérald Darmanin mardi 14 novembre, a présenté son dispositif d'emplois francs, au coeur de sa politique de la ville. Une mesure qui touchera dans un premier temps 25% de ces quartiers, situés en Seine-Saint-Denis, à Marseille ou encore à Evry.

S'il n'a pas prononcé les deux mots dans son discours, Emmanuel Macron avait pourtant dit, pendant la campagne présidentielle, "assumer totalement" cette "politique de discrimination positive". Ce qui lui avait valu de s'attirer les foudres de la droite et de l'extrême droite. Ainsi Marine Le Pen l'avait-elle accusé de "faire une très mauvaise manière aux valeurs de la République", tandis que, du côté de François Fillon, on faisait feu de tout bois contre une mesure qui "ne correspond pas à l'égalité républicaine" (Bruno Retailleau sur LCI) ou "le pire du système américain" (le porte-parole David Lisnard).

France et Etats-Unis, même combat

Quelques années après que le président Sarkozy avait défendu "la diversité et l'égalité réelle des chances" sans pour autant approuver l'utilisation de quotas, Emmanuel Macron avait alors déterré un débat toujours passionnel. Les arguments restent les mêmes : à droite comme à l'extrême droite, c'est le "racisme à l'envers, le racisme anti-blanc" qu'on dénonce, remarque la chercheuse Caroline Rolland-Diamond. Spécialiste des mouvements noirs aux Etats-Unis, où la question raciale se pose avec toujours autant de vigueur, elle observe un débat comparable autour de l'"affirmative action" outre-Atlantique : "Depuis les années 1980, les conservateurs y dénoncent une discrimination anti-blancs, à laquelle ils opposent un système universaliste basé sur la méritocratie", comme si ce dernier n'était pas vicié.


Et c'est bien là où le bât blesse en France, remarque-t-elle : "Il y a cette affirmation absolue d'égalité de traitement, une croyance dans le républicanisme, qui génère le rejet des politiques de lutte contre les inégalités, alors que l'expérience du racisme et de la discrimination est, lui, bien là." Une position de rejet qui s'explique en partie par la position de dominant de ceux qui la tiennent, enfonce auprès de LCI la psychosociologue Sandra Frey : "Quand on travaille sur les discriminations, on est confronté aux vues d'une classe dominante qui bénéficie de positions sociales ancrées dans des valeurs conservatrices." Une façon, en somme, de maintenir les inégalités en faisant reposer leurs causes sur ceux qui en souffrent le plus.

Un outil "nécessaire mais pas suffisant"

Au-delà de cette opposition classique, la "discrimination positive" pose aussi problème d'un point de vue sémantique, qui alimente la défiance des tenants du républicanisme : "C'est une expression horrible, résultant d'une mauvaise traduction par rapport à ce qu'il représente aux Etats-Unis - affirmative action", reconnait Caroline Rolland-Diamond. "Je lui préfère le terme d'action positive : la discrimination positive est un terme journalistique qui ne revêt aucun caractère juridique et qu'on convoque pour faire un jeu de ricochet médiatique", complète Sandra Frey.


Si l'on s'intéresse au fond, la discrimination positive touche ses limites, qu'elle promeuve la diversité ou rattrape des inégalités sociales ou sexistes : "C'est un excellent levier qui rompt l'égalité entre les citoyens pour rattraper des discriminations, mais un levier temporaire", explique Sandra Frey. Car les femmes sont encore confrontées à "un plafond de verre" qui se caractérise par un inégal accès aux postes à responsabilité et des différences de salaire. Et ce, malgré des politiques publiques mises en place.

En vidéo

Sophie Binet (CGT) sur les inégalités salariales entre les hommes et les femmes

Insuffisante,  donc, la discrimination positive ? Oui, assure Sandra Frey : "Ce sont des actions quantitatives. Mais il faut aussi se pencher sur les causes et déconstruire les processus qui créent des positions asymétriques." Que l'on parle des droits des femmes ou de la crise sociale qui frappe les quartiers défavorisés où Emmanuel Macron se déplace.

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Emmanuel Macron dans la course à l'Elysée

Plus d'articles

Sur le même sujet