Municipales : à Perpignan, l'heure de vérité pour le RN face à un front républicain fragile

Louis Aliot en présence du maire de Béziers Robert Ménard, le 11 juin 2020.
Élections Municipales 2020

SECOND TOUR - Perpignan, plus de 120.000 habitants, pourrait devenir la plus grande ville française dirigée par le Rassemblement national en cas de victoire de Louis Aliot le 28 juin prochain. Comme en 2014, un "front républicain" s'est constitué derrière le maire sortant Jean-Marc Pujol, mais il semble de plus en plus fragile.

La quatrième sera-t-elle la bonne pour Louis Aliot ? Dans la dernière ligne droite avant le second tour des municipales, le Rassemblement national y croit plus que jamais. Si son candidat doit affronter, comme en 2014, un front républicain réuni derrière la candidature du maire sortant Jean-Marc Pujol (LR), ce rassemblement hétéroclite semble cette fois bien plus fragile. 

Les deux autres candidats qualifiés au premier tour, Romain Grau (LaREM) et Agnès Langevine (EELV) se sont tous deux retirés de la course pour tenter d'empêcher une victoire du RN dans cette ville. Mais ces soutiens de circonstance semblent très incertains. En témoigne le ralliement récent de trois colistiers de Romain Grau à la candidature de Louis Aliot, parmi lesquels l'influent Alain Cavalière, ex-président du tribunal de commerce de la ville. 

Le symbole est fort : avec ses plus de 120.000 habitants, Perpignan serait, en cas de succès de Louis Aliot, la plus grande commune française (hormis Toulon entre 1995 et 2001) à passer dans le giron du parti de Marine Le Pen, qui lorgne déjà sur la présidentielle de 2022. La commune des Pyrénées-Orientales constituerait une belle prise pour le mouvement, en l'absence de réelle "vague bleu marine" lors de ces municipales. 

Front républicain versus "dégagisme"

Le principal écueil qui pourrait favoriser Louis Aliot tient au front républicain constitué, par défaut, autour du maire sortant Jean-Marc Pujol, qui n'a recueilli que 18,43% des voix au premier tour, loin derrière le candidat du RN (35,65%). Si le maire a mis en avant son action durant la crise sanitaire, "le rejet de l'équipe sortante est assez fort", analyse le politologue Olivier Rouquan dans une tribune au HuffPost. "Le jeu perpignanais est frappé au coin du clientélisme. Ceci explique en partie sa fragmentation : l’émiettement des réseaux tient beaucoup aux haines personnelles qui traversent droite comme gauche depuis longtemps [...] Le résultat est que les reports de voix de trois des listes du premier tour seront difficiles".

S'ajoute à cela un "dégagisme" local assez prononcé, qui pourrait nuire à la municipalité, sur fond de décomposition de la droite au pouvoir depuis 1959. "On a observé, dans les bureaux de vote de quartiers bourgeois, des électeurs qui avaient voté pour Louis Aliot en 2014, puis pour François Fillon en 2017, avant de se tourner vers le mouvement d'Emmanuel Macron aux élections européennes de 2019", expliquait l'historien Nicolas Lebourg à LCI en mars dernier. "C'est un phénomène rare pour les politologues : une bourgeoisie locale qui se cherche manifestement un champion en oscillant, défendant le modèle économique libérale tout en recherchant une forme de conservatisme ethno-social face à l'immigration. Perpignan, c'est un territoire qui se cherche un patron."

Dans ce contexte, pas sûr que les électeurs qui se sont dispersés sur pas moins de huit listes - hors RN - au premier tour, se tournent aussi résolument vers la majorité sortante le 28 juin pour empêcher la victoire de Louis Aliot. L'un des candidats, le conseiller municipal LR Olivier Amiel (3,59% au premier tour), a d'ores et déjà refusé d'appeler à voter pour le front républicain. 

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La campagne "modérée" de Louis Aliot

L'autre élément nouveau tient à la campagne relativement "modérée" qu'a conduite Louis Aliot en amont de ce scrutin, observait également Nicolas Lebourg. "Il veut rassurer en se présentant comme celui qui va gérer la ville avec bon sens, sans faire de vagues. Il a bien compris que les thèmes de l'immigration et de l'islam avaient constitué un verrou en 2014, et veut éviter une nouvelle surmobilisation de l'électorat populaire."

Débarrassé de la marque RN au profit d'une liste "sans étiquette", Louis Aliot s'est également passé d'une visite de soutien des ténors du mouvement, à commencer par Marine Le Pen. Seule figure médiatique venue à sa rencontre, le 11 juin dernier : Robert Ménard, le maire de Béziers largement réélu en mars dernier... Après s'être dispensé, lui aussi, d'un soutien officiel du RN. 

Dans cette quête de notabilité, Louis Aliot s'est bien sûr illustré sur des sujets sécuritaires chers à son mouvement, dans un contexte local de montée des statistiques des vols avec violences et des coups et blessures. Les récentes fusillades qui ont touché la commune ont ainsi fait irruption lors du dernier débat organisé par France 3 entre les deux candidats, le 17 juin, et alimentent les tweets du candidat RN. Mais Louis Aliot cible tout autant la gestion de la ville par la municipalité sortante, la lutte contre le "clientélisme", et esquisse, dans un entretien à L'Indépendant publié dimanche, la politique qu'il entend mener pour relancer l'économie locale après la crise sanitaire.  

Lundi, dans un communiqué coécrit avec l'ancien président du Centre Méditerranéen de Littérature, l'ancien chiraquien puis sarkozyste André Bonet, devenu son colistier, Louis Aliot s'est également défendu de vouloir saborder le soutien à la culture s'il était élu. "Jusqu’où iront-ils dans la bêtise, le mensonge et la manipulation pour faire peur aux électeurs de Perpignan ?", a-t-il fustigé, promettant de faire "vivre la culture, l’audace et la création pour les années futures". 

"La stratégie de l’élu régional, dont la figure s’est aussi institutionnalisée depuis une dizaine d’années, aboutit désormais à un lissage du profil", observe Olivier Rouquan dans sa tribune. "L’édile apparaît à beaucoup comme un notable, débonnaire et à l’écoute." La stratégie semble avoir fait mouche, du moins chez les nouveaux soutiens du candidat. Alain Cavalière, l'ancien président du tribunal de commerce passé de LaREM à Louis Aliot, se justifiait ainsi : "Ni l'homme, ni son programme ne mettent la République en danger". Casser le front républicain et élargir la base électorale sur fond de "normalisation" :  nul doute que le laboratoire perpignanais sera regardé de près au RN dans la perspective de la présidentielle. 

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