Présidentielle 2017 : "Qu'est-ce que ça peut te foutre ?" Pourquoi les journalistes sont autant pris pour cible pendant cette campagne

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ÉCLAIRAGE - Chahutés, sifflés, expulsés... Depuis quelques semaines, les journalistes sont la cible de nombreuses agressions. Loin d'être nouveau, le phénomène semble cependant prendre de l'ampleur. Pour comprendre le désamour dont font l'objet les médias d'information, LCI a contacté deux spécialistes des médias.

Depuis le début de la campagne présidentielle, les agressions contre les journalistes se multiplient. Le 1er février dernier, une équipe de Quotidien est violemment prise à partie puis expulsée d’un déplacement de Marine Le Pen. Huit jours plus tard, la profession est huée lors d’un meeting de François Fillon. Rebelote le 17 février pendant un meeting de la candidate FN, où des journalistes du Petit Journal sont expulsés manu militari. Ces mêmes équipes sont de nouveau agressées par un membre de la sécurité durant un meeting de François Fillon le 9 avril.


"On voit bien qu’il se passe quelque chose, estime Virginie Spies, sémiologue et analyste des médias. Ce n’est pas une campagne comme les autres". Selon la sémiologue, la violence envers les journalistes a toujours existé, "mais elle était peut-être plus cantonnée aux extrêmes avant". "L’agression des journalistes au meeting de Fillon, c’est du jamais vu !", s’étonne-t-elle. Pour le spécialiste des médias et professeur à la Sorbonne, François Jost, "il y a une sorte de consensus populiste qui s’est étendu aussi bien à gauche qu’à droite".

Un journalisme en pleine mutation

L’une des explications à ce phénomène est l’évolution des pratiques journalistiques. Des pratiques qui peuvent agacer certains politiques comme certains de leurs électeurs. "Avant, il n’y avait pas le Petit Journal, Quotidien et Yann Bathès", explique Virginie Spies. Depuis environ cinq ans, plus rien n’est off. Les politiques sont suivis dans leurs moindres déplacements, leurs petites phrases traquées, captées et, surtout, diffusées. Il n’y a aujourd’hui plus la même logique de distance entre la classe politique et les journalistes qu’auparavant. "Le meilleur exemple, c’est le "Casse-toi pauv’ con" de Nicolas Sarkozy en 2012", rappelle la chercheuse.


Au-delà de ces formats à mi-chemin entre le divertissement et l'information, le journalisme d’investigation refait surface sous l’influence de sites comme Mediapart ou d’émissions telles que Cash Investigation. "Les journalistes font leur métier et s’en laissent moins compter qu’auparavant", assure François Jost. "Il est facile dans ces conditions, pour quelques démagogues, de les traiter en ennemis".

Les réseaux sociaux, caisse de résonnance

"Et plus le monde politique va mal, plus les médias sont pointés du doigt", souligne Virginie Spies. "Pour un électeur, voir le poulain qu'il soutient depuis des années devoir tout à coup rendre des comptes à la justice, il est plus aisé de dire que tout est de la faute des médias".  C'est un peu comme si l'on vous disait que le père Noël n'existait plus et que vous vouliez absolument y croire.  Le plus simple est de crier au complot".


Les réseaux sociaux, eux, jouent aussi un rôle dans la défiance observée. Ils servent de caisse de résonnance à la peur, ainsi qu'aux critiques. Et "de la violence verbale à la violence physique, il n’y a qu’un pas pour ceux qui obéissent à des mots d’ordre sans analyser", rappelle François Jost. Certains sites militants, déguisés en sites d'information, enferment pour leur part les "convaincus" dans leurs opinions et attisent ainsi parfois le fantasme du complot.


Du côté des Français, la défiance, elle, n'est pas nouvelle. Lorsqu’ils sont interrogés, ils n’hésitent plus à exposer leur désamour pour les médias d’information. Selon le baromètre annuel Kantar Sofres/Kantar Média, seuls 64% d’entre eux déclarent s’y intéresser, avec une désaffection marquée des jeunes et des moins diplômés. C’était 75% il y a dix ans. Les réseaux sociaux sont désormais la principale source d’information des plus jeunes : 41 % des 18-24 ans. Interrogée par La Croix, Julia Cagé, économiste des médias et membre de l'équipe de Benoit Hamon,  affirme redouter que la France "se retrouve dans une situation à l’américaine, où les médias traditionnels perdent complètement la main face aux réseaux sociaux". La confiance accordée aux est d'autre part historiquement basse cette année : 67% des Français jugent que les journalistes ne sont pas indépendants vis-à-vis du pouvoir, contre 63% en 2007 et 57% en 2008.

Selon Virginie Spies, ce désamour pourrait se résorber grâce à une éducation aux médias "dès l'école". Cela permettrait à certains Français, qui regardent la télé près de 4 heures par jour, d'arrêter de croire "toutes les absurdités que les politiques peuvent y raconter".

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