Anxiolytiques, antidépresseurs : les licenciements collectifs affectent la santé mentale des salariés qui restent

Emploi
SOUFFRANCE AU TRAVAIL - L’Institut de recherche et documentation en économie de la santé s’est penché sur la consommation d’anxiolytiques, d’hypnotiques et d’antidépresseurs des salariés après une vague de licenciements. Les résultats montrent que ceux qui restent ne sont pas épargnés.

Ces jours-ci, c’est Conforama qui fait la Une de la presse économique, avec ses 1.900 suppressions d’emploi annoncées. Ces derniers mois, les plans de licenciements collectifs se sont succédé, passant plus ou moins inaperçus. Dans le Jura, 98 salariés de l’entreprise de bois Danzer sont menacés. En Gironde, c'est Ford qui veut fermer son usine à Blanquefort. Le groupe pharmaceutique Sanofi veut pour sa part supprimer 300 postes sur ses sites français, General Electric plus d’un millier à Belfort. 


Derrière les chiffres, de vraies souffrances. D’abord, dans les usines et sites concernés, pendant ces périodes de latence après l'annonce, le temps que la procédure de licenciement se mette en place. L’incertitude règne alors en maître : qui va être licencié ? Quels postes précis sont-ils voués à disparaître ? Quels profils et statuts vont-ils partir ? Le couperet finit par tomber. Sauf que, s'il est immensément dur se faire licencier, il est aussi difficile... de rester.

Licenciement et psychotropes

Une étude  de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) publiée fin mai s’est ainsi penchée sur la santé mentale des salariés qui restent dans une société après un licenciement collectif. Elle a été menée en observant, sur la base des données de la Sécurité sociale, les consommations d’anxiolytiques, d’antidépresseurs et autres drogues hypnotiques prescrites par un médecin sur des salariés de 20 à 65 ans sur la période 2010-2013. 


Le choix de cet indicateur a été clair : la prescription de ces médicaments psychotropes est indiqué pour les patients souffrant de troubles mentaux affectant la vie quotidienne, donc des individus qui ne sont plus en mesure d’ajuster leur mode de vie sans prendre de tels médicaments pour faire face avec la charge de travail et atténuer la pression psychologique qui les empêche d'agir dans leurs activités quotidiennes.

Un sentiment de précarité exacerbé

 Le résultat est sans appel : "Nous mesurons une augmentation de 41% du taux de prescription de médicaments psychotropes parmi les travailleurs restants pendant la période de licenciements et les années suivantes", écrivent les deux chercheuses Christine Le Clainche  (Université de Lille) et Pascale Lengagne (IRDES). "L’expérience d’un licenciement collectif produit des effets négatifs importants sur leur santé mentale", ajoutent-elles.


"Cela peut s'expliquer par une augmentation de la précarité de l'emploi vécue par les travailleurs, la peur d’être les prochains à être licenciés et la peur des conséquences pour eux et pour leur famille", avance encore l’étude. D’autant plus que ces résultats sont observés après la crise économique de 2008, pendant une période temps où le taux de chômage, notamment de longue durée, était toujours élevé. Les effets des licenciements collectifs sur la santé mentale peuvent être exacerbés par ce contexte d'insécurité d'emploi.

En vidéo

Des salariés prêtés entre deux entreprises pour éviter les licenciements

Un deuil à faire pour ceux qui restent

Les licenciements massifs peuvent aussi entraîner une augmentation de la charge de travail, une diminution de l’autonomie et de la coopération au travail pour les collaborateurs qui restent en poste. Sans compter un ressenti psychologique : "Voir leurs collègues devenir chômeurs peut avoir un impact psychologique préjudiciable sur eux. Ils peuvent être affectés par un sentiment de culpabilité ou d'échec." Il faut apprendre, aussi, à vivre sans ces collègues, connus et peut-être appréciés. C’est, enfin, au niveau de l’organisation du travail, tout un équilibre qui flanche, avec une partie du service ou de l’entreprise qui disparaît… Une vraie amputation et un deuil à faire pour celui qui reste. 


Les résultats de l'étude mettent par ailleurs en évidence le fait que les salariés appartenant aux groupes socio-économiques les moins favorisés sont davantage affectés par ces troubles de santé mentale. L’hypothèse formulée par les chercheuses est  que ces travailleurs sont plus touchés par les licenciements massifs. Ils ont donc un sentiment accru d'insécurité d'emploi. Les cadres et CSP+ seraient moins taraudés, car ayant la possibilité de retrouver plus facilement du travail. Mais il est aussi possible que, disposant de revenus supérieurs, ils aient la possibilité de soigner leur souffrance au travail via les psychothérapies. 

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