Baisser l'indemnité des cadres chômeurs : justice sociale ou mauvais plan ?

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DÉCRYPTAGE - La dégressivité des indemnités chômage des cadres, dont le plafond - à 6200 euros - est un des plus élevés d'Europe, compte parmi les pistes évoquées par le gouvernement pour faire des économies. Mais la proposition, présentée comme une mesure de "justice sociale", affiche pourtant quelques risques.

Le gouvernement travaille depuis quelques jours aux premiers arbitrages sur son prochain budget de fonctionnement. Parmi ses grands axes de réflexion : l'avenir de l'assurance chômage, dont certains mécanismes, estiment nos dirigeants, incitent ceux qui sont indemnisés à rester dans l'inactivité. Une réforme qui amène les syndicats à aller à Matignon, du 29 août au 4 septembre. La CFE-CGC, principal syndicat de cadres, pourra notamment y discuter avec Edouard Philippe des modalités d'indemnisations des cadres après la réforme.

Recherche de "justice sociale"

A ce sujet, et alors que le gouvernement n'a jamais fait mystère de son intention de renforcer les procédures de contrôle des chômeurs (quand bien même deux études récentes ont démontré qu'ils étaient très largement actifs dans leurs recherches) pour les faire revenir à l'emploi, c'est vers le député Aurélien Taché qu'il faut se tourner. Le 22 août auprès du Parisien, l'élu LaRem du Val-d'Oise  a ainsi suggéré que "les cadres au chômage qui touchent entre 5000 et 6000 euros par mois" pourrait faire l'objet d'une "dégressivité à partir de six mois ou forfaitiser le revenu". 


Le tout au nom de "la justice sociale". Mercredi 29 août, le Canard enchaîné lui attribuait la même phrase qu'un certain Emmanuel Macron à propos du "pognon de dingue" qu'il refuse de "mettre dans des dispositifs sans veiller en même temps à leur efficacité".

Une proposition reprise par Edouard Philippe quelques jours plus tard dans une interview au Journal du Dimanche, dans laquelle il annonçait n'avoir "ni tabou ni présupposé" à cet égard : "Partout où il y a des mécanismes qui n'incitent pas à retrouver rapidement un emploi, il faudra agir." Sauf qu'à cet égard, le Premier ministre et sa majorité devraient trouver à qui parler : interrogé à ce sujet, François Hommeril, le patron de la CFE-CGC, est monté au créneau pour dire tout le mal qu'il en pensait.

De fait, l'assurance-chômage des cadres est celle dont le plafond est le plus haut dans toute l'Europe, puisque leurs indemnités chômage mensuelles peuvent aller jusqu'à 6200 euros. Une somme qui, si on suit le gouvernement, pourrait inciter les populations concernées à rester au chômage plutôt que chercher activement un travail. 

Une dégressivité risquée pour "moins de 1000 cadres"

Sauf que l'exécutif prend le problème à l'envers, juge l'économiste Eric Heyer, directeur de l'OFCE : "Le chômage des cadres est nul, en-dessous des 4%, on est donc en situation de plein emploi." Ce qui signifie peu ou prou que, quelles que soient les mesures prises par le gouvernement, cela n'amènerait pas ces travailleurs-là à trouver un travail dans leur compétence. "Ils sont moins de 1000. Sur 2,8 ou 3 millions de chômeurs en France. [...] Quand bien même il y aurait 100% d'entre eux qui seraient des tire-au-flanc et que la mesure fonctionnerait, vous réduiriez le chômage de 1000. Pour l'économie, l'intérêt est faible, d'autant qu'ils sont très peu à partir au chômage avec une indemnité pareille. Pour atteindre l'indemnité chômage mensuelle de 6200 euros, un cadre doit gagner plus de 13.000 euros par mois."


La mesure, qui ressemble à une tentative de contrecarrer l'image de président des riches, qui colle à l'exécutif comme le sparadrap du capitaine Haddock depuis le budget 2018 et la suppression de l'impôt sur la fortune, pourrait même avoir des effets négatifs sur l'équilibre financier de l'assurance chômage. Longtemps endettée, l'Unedic a en effet annoncé au début de l'année toucher à l'équilibre à l'horizon 2019, malgré un taux de chômage élevé. 

Les cadres cotisent beaucoup plus que les autres catégories de la populationEric Heyer, directeur de l'OFCE

"Le mérite de cette situation revient largement aux cadres", prolonge Eric Heyer. "Ils cotisent beaucoup plus que les autres catégories de population, alors que leur taux de chômage est très faible." Autrement dit, ils apportent beaucoup en coûtant peu. Un principe de solidarité qu'on retrouve dans tous les systèmes d'assurance : ceux qui n'ont pas d'accident financent la prise en charge de ceux qui en ont.


"Si les conditions sont dégradées pour les cadres, le risque est grand que leurs représentants ne renversent la table et décident de s'assurer tous seuls et sortent de l'assurance-chômage", craint Eric Heyer. On se rapprocherait alors d'un système universel, envisagé par Emmanuel Macron au moment de sa campagne et qui viserait autant les auto-entrepreneurs que les indépendants, médecins et avocats. "Qui n'ont aucun intérêt à cotiser pour quelque chose qu'ils ne connaîtront jamais", poursuit l'économiste, ce qui mettra d'autant plus en danger le financement de la protection sociale.

La dégressivité et le risque de l'éloignement

Eric Heyer voit également un dernier problème à cette proposition : "Un cadre, aussi bien payé qu'il soit, ne doit pas voir sa situation trop dégradée. Si je reprends l'exemple du salarié payé autour de 13.000 euros par mois, le 'saut' jusqu'au 6000 euros est déjà brutal. Mais si vous le diminuez encore, il y a un risque qu'il ne puisse plus assurer un train de vie et doive envisager de déménager." Or, l'une des raisons pour lesquels les cadres sont si peu au chômage vient essentiellement du fait que, même licenciés ou démissionnaires, ils ne s'éloignent jamais vraiment des centres de décision où leur CV pourra intéresser telle ou telle organisation.


"Qu'il faille les suivre pour qu'ils trouvent du travail plus facilement, d'accord. Mais si vous leur baissez leurs indemnités drastiquement, le risque sera de les encourager à accepter à prendre un travail qui n'est pas en rapport avec ses compétences et ses qualifications." Un pis-aller nécessaire quand la reprise tarde à arriver et qu'un travail vaut mieux que le chômage ? "Non. Là, c'est la catastrophe : avec un effet domino, cela privera une personne moins qualifiée, à qui aurait dû revenir ce job-là. Pour l'économie, ce n'est pas bon parce qu'il faut que les personnes travaillent selon leurs capacités et leurs qualifications." Autant de conséquences auxquelles le gouvernement devra songer lors de ses prochains arbitrages.

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