Cannabis, héroïne, cocaïne... Quand les salariés se "dopent" pour être à la hauteur dans leur job

Cannabis, héroïne, cocaïne... Quand les salariés se "dopent" pour être à la hauteur dans leur job

Emploi
DirectLCI
PALMARÈS - Le prix du livre RH 2018 vient d’être remis à l’ouvrage de recherche "Se doper pour travailler". La sélection questionnait la place des salariés dans l’organisation de l’entreprise.

Se changer soi-même, quand on a échoué à changer la situation extérieure. La formule semble tirée d’un manuel de développement personnel. Et pourtant, la conclusion est beaucoup plus négative. Car c’est de stimulants chimiques et de dopage dont parle l’ouvrage collectif Se doper pour travailler. Piloté par trois chercheurs, Il vient de recevoir le prix du livre RH, qui récompense chaque année le meilleur ouvrage en ressources humaines.


De plus en plus, révèlent les études menées sur le terrain, les salariés se dopent. De toutes les manières : tabac, alcool sont les cocktails classiques, mais on trouve aussi amphétamines, cannabis, cocaïne, héroïne, caféine, psychostimulants, analgésiques, médicaments psychotropes... Toutes les catégories socio-professionnelles sont touchées, et les individus bien intégrés : ouvriers, cadres employés ou intérimaires... 


Le phénomène est répandu au point de devenir un enjeu de santé publique.  Pourquoi donc les salariés se dopent-ils ? Pour faire face. Au monde du travail qui change, qui se transforme, s’intensifie : productivité, compétitivité, réactivité et performance sont érigées en méthodes de travail... Dans quel but ? Pour être en forme au bureau, trouver de l'énergie et de la concentration, traiter des symptômes gênants, s’intégrer à une équipe ou encore se détendre après une journée difficile.

"Plus, plus, plus"

Dans Se doper pour travailler, coordonné par Renaud Crespin (chargé de recherche au CNRS), Dominique Lhuilier (professeure au Cnam, centre de recherche sur le travail et le développement) et Gladys Lutz (ergonome), des universitaires, chercheurs, syndicaliste et acteurs du soin et de la  prévention tentent donc de décrire ce phénomène, d’identifier les motivations des consommateurs, ainsi que la manière dont le sujet est abordé par les entreprises. "Parfois les salariés n’arrivent plus à transformer les situations de travail. Ils pensent alors que c’est en se transformant eux-mêmes qu’ils arriveront", raconte Dominique Lhuillier sur Mode(s) d’emploi. "En étant plus rapide, plus détendu, plus ouvert dans la relation client, plus productif, plus plus plus, toujours plus. Logique puisque c’est grosso modo ce qu’on attend des salariés aujourd’hui." 


Les auteurs de l’ouvrage montrent également qu’aujourd’hui, les politiques publiques tendent à prescrire ou interdire l’usage de ces substances. Or, dans certaines conditions, elles deviennent en fait des instruments de la production et permettent de prévenir d’autres risques au travail. Bref, c'est tout un management, un fonctionnement des organisations, qui est pointé du doigt. Car tout retombe, in fine, sur les salariés. "On leur demande de faire plus avec moins de moyens, moins de temps, moins de collègues", dit encore Dominqiue Lhuillier. "Il faut intensifier le rythme de travail avec moins de formation, il faut être polyvalent  sans avoir le temps de la préparation à l’acquisition de la maîtrise de ses tâches. Il y a moins de solidarité dans les équipes car elles sont plus volatiles."

En vidéo

Enquête sur le GHB, la nouvelle drogue des soirées

Une société en pleine mutation

De manière générale, la sélection 2018 du prix du livre RH éclairait à travers divers prismes les mutations qui traversent le monde du travail :  Les nouvelles frontières du travail à l'ère numérique (Le Seuil) de Patrice Flichy explore la précarisation de l’emploi et l’"ubérisation" de l’économie, mais montre aussi comment les individus recherchent de nouveaux rapports au travail. Vous faites quoi dans la vie ? (Editions de l’Atelier), de Patrice Bride et Pierre Madiot, entend lui, à travers des témoignages de salariés de toutes les professions, raconter le travail, du point de vue du salarié.  L’Egalité femmes-hommes au travail (Editions EMS Management & Société), de Christophe Falcoz, se demande enfin pourquoi l’égalité entre les femmes et les hommes au travail, qui a pourtant fait l’objet de formidables avancées depuis le début des années 1970, tarde à venir dans la réalité.


 Autant d’ouvrages qui questionnent la place de l’individu, de plus en plus complexes, dans l’organisation plus globale du travail, en plein chamboulement.

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter