Jeannette, Phil'Print, Scop-Ti : ces salariés qui sauvent leur entreprise et parfois réembauchent... leur ancien patron

Emploi

BONNE NOUVELLE – L'union fait la force, c'est définitivement prouvé. Zoom sur quelques exemples d'entreprises, alors en difficulté, qui ont pu être sauvées grâce à la mobilisation et l'implication des salariés.

Un jour, leur entreprise a eu des difficultés. Plan social, menaces de délocalisation, liquidation judiciaire, patron qui veut passer la main. Et il a fallu choisir : perdre son emploi et se retrouver au chômage ou se lancer dans une grande aventure, celle de se mobiliser, de s'engager, pour sauver leur entreprise. Le combat prend plusieurs formes : parfois une Scop (pour "Société coopérative et participative"), parfois un crowdfunding (un financement participatif), parfois encore un repreneur inattendu. Ou les trois à la fois. Quelques exemples de belles histoires. 

Les madeleine Jeannette, sauvées par les salariés, un repreneur et un crowdfunding

Cette biscuiterie du Calvados, était une institution dans la région. Mais en 2013, elle est placée en liquidation judiciaire. Ces dernières années, elle a vécu des soubresauts, été rachetée par des grands groupes, connu des dépôts de bilan... Mais cette fois, c'est un coup de massue pour les salariés, qui, pour beaucoup, sont là depuis plusieurs décennies. Ils se mobilisent, occupent l’usine, veulent se faire entendre, empêchent la vente aux enchères des machines  et relancent aussi, ponctuellement, la production de madeleines, qu'il partent comme des petits pains à la sortir de l'usine. Ils veulent montrer ce qu'ils savent faire.

Leur combat avait attiré l’attention de plusieurs industriels et notamment l’un deux, Georges Vianan, ancien cadre de région parisienne. Il est touché par l’histoire et se lance dans le combat. Car c'en est un : les banques ne prêtent rien, des investisseurs n'en veulent qu'à la marque. La solution ? Un appel au financement participatif lancé en 2014. Et l’histoire touche, la sauvegarde d’un savoir-faire mobilise. En quelques semaines, 100.000 euros sont récoltés. Une deuxième opération est lancée, sous forme d’investissement participatif, qui permet de lever 300.000 euros. Finalement, le tribunal donne son accord pour la reprise.

Et la production reprend petit à petit, à partir de 2015. D'abord avec 4-5 salariés, puis une quinzaine. L’entreprise choisit de se positionner sur le haut de gamme, revoit son marketing, s'associe avec un Meilleur ouvrier de France pour déployer de nouvelles saveurs. Aujourd’hui, Jeannette est un succès. Les ventes progressent chaque année, 2 tonnes de madeleines sortent tous les jours, les magasins d’usine ne désemplissent pas et l'Elysée a même des madeleines normandes à sa table. Le combat est en passe d'être gagné donc, même si tout n’est pas rose : l’équilibre reste précaire, la trésorerie fragile, les banques frileuses, rapportent les Echos. L'entreprise compte aujourd’hui 32 salariés, dont 6 ex-jeannettes. 

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L’imprimerie Phil’Print d’Yssingeaux sauvée par ses salariés, qui embauchent… leur ancien gérant

Et si les salariés reprenaient l'entreprise ? C’est le dirigeant de Phil'Print lui-même qui a lancé l’idée, en 2015. Son imprimerie, installée à Yssaingeaux, en Haute-Loire, est en effet en difficulté, après de lourds investissements qui ne se sont pas révélés payants. Elle est placée en redressement judiciaire. Pour les salariés, la fermeture et le chômage se profilent. Mais le patron a cette idée de Scop, une structure où la gouvernance et les profits sont partagés équitablement entre chaque salarié.

En 2015, le dirigeant, Rémy Philippe, parle du projet aux salariés. Ils réfléchissent ensemble à cette possibilité. Sa viabilité. Se font aider par l’Union régionale des Scop d'Auvergne. Ils démarchent les financiers, les clients, avant de déposer une offre de reprise en mai. En juin, le tribunal décide la liquidation judiciaire de l’entreprise. Et, un mois plus tard, il valide le plan de cession. Les salariés mettent en commun leurs indemnités de licenciement, réussissent à mobiliser des prêts bancaires, des aides diverses et constituent ainsi le capital de leur nouvelle société.

Et en août 2016, est lancée l’Imprimerie coopérative des Sucs d’Yssingeaux. Les salariés gardent le même salaire qu’avant,  et sont petit à petit formés aux compétences qu’induit la gestion d’une entreprise. "Nous sommes contents de venir travailler et d’avoir du travail. Les clients nous suivent, le carnet de commandes est plein sur trois semaines", se réjouissait en 2016 dans La Croix  un salarié associé. Et petite ironie du sort, relate encore le journal, les 16 salariés ont choisi d’embaucher comme responsable commercial… leur ex-dirigeant, "c’est un très bon technico-commercial"!

Le PDG d’Hisa veut léguer l’entreprise à ses salariés

En raison d'exemples médiatisés comme les usines Fralib (voir ci-dessous), près de Marseille ou SeaFrance à Calais, l'image associée à la Scop est souvent celle d'une faillite. En fait, même si ces cas font beaucoup de bruit médiatiquement, ils correspondent à seulement 11% des cas de Scop. A l’inverse, près d’un quart des reprises en Scop correspondent à des transmissions d'entreprises saines, selon les données de la Confédération générale des Scop.  

C’est ainsi l’histoire d’un chef d’entreprise, qui se pose la question de son départ mais ne veut pas que cela signifie le démantèlement de son entreprise. Yves Maugard est à la tête d’Hisa, 135 salariés, un groupe de bureaux d'études en ingénierie situé en Haute-Normandie. "Il pense que la richesse de son entreprise est due en grande partie aux salariés qui la composent", détaille l'Union régionale des Scop Ile-de-France (URSCOP) qui a accompagné le processus. "La vente à un groupe ou la vente 'entité par entité' n'étaient donc pas des solutions envisageables pour lui." 

Il pense alors à une Scop. Pendant un an, il étudie la faisabilité de cette solution : évaluation de l’entreprise, identification des futurs dirigeants, montage financier, recherche de partenaires financiers... En 2012, il en parle avec ses salariés, à qui il pose l'option sur la table. Suit une période de réflexion pour chacun. Veulent-ils se lancer dans l’aventure ? Quel avenir ? "Il est clairement ressorti que les salariés souhaitaient rester indépendants dans leurs choix, leurs méthodes et leur travail, comme dans leurs envies de développer l'entreprise", note encore l'URSCOP. En fin de compte, 115 salariés plébiscitent ce projet de Scop et réussissent à réunir un capital social suffisant pour reprendre le flambeau. C'est parti. La société génère aujourd'hui un chiffre d’affaires d’environ 10 millions d'euros par an.

Autres exemples, dans le Morbihan, les salariés de Loy et Cie, entreprise de Plouay spécialisée dans l'ossature en bois et ceux d'Eltic, spécialisée en électricité, à Saint-Avé, ont franchi le pas du statut de Scop respectivement en 2012 et 2017. Fin 2012, sur les 22 employés de Loy et Cie, 16 rachètent les parts du patron, André Loy, sur le point de passer la main. Mais cette société, c'est lui, André, qui l'a fondée en 1951. Il considère ses salariés "comme ses enfants" et veut préserver "la continuité et le caractère familial" de l'entreprise. Il leur soumet cette idée de Scop et une émulation se crée au sein des salariés qui s'embarquent dans le projet, et rachètent, petit à petit, les parts. Le chiffre d'affaires a été multiplié par deux.

Chez Eltic, les décisions sont désormais partagées. Pour s'investir dans la gestion de l'entreprise, l'innovation, la conquête de nouveaux marchés, certains salariés ont dû recevoir des formations en informatique, marketing ou ressources humaines. "Tout le monde est très motivé, les bénéfices que nous ferons seront le fruit de notre travail, que nous partagerons", raconte à l'époque à l'AFP Marc Le Houëdec, l'un des cogérants élu par les salariés associés lors d'une assemblée générale.

Les ex-Fralib, montés en Scop, appellent au financement participatif pour leur marque de thé

Leur combat, leur projet, est devenu un symbole de la lutte contre les délocalisations. Rappel : en 2010, la multinationale Unilever, annonce le transfert en Pologne de la production des thés Lipton et Eléphant, initialement installée à Gémenos, près de Marseille. Les salariés, appelés aujourd’hui les "ex-Fralib" se mobilisent, occupent l’usine, veillent nuit et jour sur les machines et multiplient les actions d’éclat. Le combat se mène sur tous les plans, judiciaire, politique. Il dure 4 ans. En mai 2014, après avoir fait annuler en justice plusieurs plans sociaux, ils réussissent à arracher à Unilever un accord de fin de conflit, ainsi que 19,26 millions d'euros. 

Car à côté de cela, ils ont monté un projet de coopérative, dans lequel ils investissent toutes leurs indemnités de licenciement. Ils lancent ainsi la Société coopérative ouvrière provençale de thés et infusions Scop-Ti. La coopérative débute avec une trentaine de salariés, réembauchent petit à petit les autres, qui ont investi leurs indemnités. Ils sont aujourd'hui une soixantaine. Et recréent leur vie d’entreprise, sans patron ni dividendes. Ici, les grandes décisions sont mises aux voix des salariés réunis en assemblée générale. Et pour relancer les affaires, il y a du travail : Unilever a refusé de leur céder la marque Elephant, ils leur faut créer la leur. Les "ex-Fralib" élaborent ainsi deux marques : "1336", une allusion au "nombre de jours de lutte" contre Unilever, et "Bio SCOPTI", une marque de tisanes destinées aux magasins bio. Leur projet s’inscrit dans une démarche économique sociale et solidaire, avec une gestion démocratique, des produits locaux et de qualité. 

Les commandes s’accumulent, le carnet de commande se remplit. Mais là encore, l'équilibre est précaire : Scop-Ti doit continuer à investir, à faire connaître ces jeunes marques, se déployer durablement via la grande distribution, qui exige de gros stocks. Et pour cela, ils manquent encore de trésorerie. Les salariés l'avaient fait en 2017 et relancé cet été : une campagne de socio-financement (financement participatif), sur leur site, pour permettre de pérenniser leur coopérative. L'appel à soutien est lancé.

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