PSA veut faire du télétravail la règle mais les salariés freinent. Pourquoi ?

PSA veut faire du télétravail la règle mais les salariés freinent. Pourquoi ?
Emploi

INTERVIEW - En mai, le groupe PSA a annoncé son intention de passer un cap, en déployant le télétravail massivement. Mais d’après une enquête interne menée par la CFDT, les salariés sont mitigés. Outre les limites individuelles du télétravail, beaucoup craignent de futures externalisations.

Le 11 mai dernier, le constructeur automobile frappait un grand coup, en rebondissant sur les habitudes prises pendant le confinement, et promettait de franchir une nouvelle étape : le DRH, Xavier Chéreau, annonçait au cours d’une conférence sur Linkedin, que le télétravail serait désormais la règle, et non l’exception. L'objectif affiché était de ramener à un jour et demi par semaine en moyenne la présence sur site des collaborateurs hors production. Et ce, partout dans le monde.

Cela a vraiment généré beaucoup d’inquiétudes- Benoit Vernier, délégué central adjoint PSA

Une mesure dans l'air du temps, voire même en avance sur son temps. Sauf qu’en interne, les salariés se montrent plutôt divisés. Selon un sondage réalisé par la CFDT auprès de 3300 salariés, 56% sont opposés à ce télétravail massif. Benoit Vernier, délégué central adjoint chez PSA, nous détaille pourquoi. 

LCI : Pourquoi avoir lancé cette enquête ? Sentiez-vous un état d’esprit méfiant, parmi les salariés de PSA, après cette annonce ?

Benoit Vernier : Nous avons lancé cette enquête en réaction à l’annonce assez brutale de la direction, en mai. Nous avions eu des prémisses, indiquant qu’ils réfléchissaient à une organisation après-Covid, mais des annonces faites assez largement dans la presse laissaient entendre que le modèle était acté. Et nous avons eu à faire face à de fortes inquiétudes des salariés, qui nous demandaient : 'attendez, mais c’est vrai ? Je ne suis pas prêt du tout, je ne suis pas dans un lieu de travail agréable ou confortable! '. On a comme ça l’exemple de ce mari qui travaille à la maison, dont la femme est assistante maternelle, qui accueille des enfants chez elle : ce n’est pas possible. En province, ou à la campagne, ce sont aussi des salariés dont la connexion internet ne fonctionne pas bien… Cela a vraiment généré beaucoup d’inquiétudes, que nous avons relayées à notre direction. Elle même a mené une enquête interne, pour voir ce qu’il en ressortait.  De fait, nous n’avons pas tout à fait les mêmes retours.

54% des salariés sont favorables à du télétravail, mais plutôt deux ou trois jours par semaine, pas plus. - Benoit Vernier, délégué central adjoint PSA

Quels enseignements tirez-vous de votre sondage ? 

Nous avons interrogé 10.000 personnes, sur les différents sites de PSA :  Vélizy, Poissy pôle tertiaire, Sochaux/Belchamp, Carrières-Sous-Poissy. 3.372 salariés ont répondu, soit 30% de répondants. 99% de ceux qui ont répondu ont déjà une expérience du télétravail chez PSA, que ce soit régulièrement (60%) ou à cause du Covid (39%). Et l’on voit que le sujet est clivant : 56 % des salariés de PSA sont défavorables au projet de télétravail massif, 44 % y sont favorables. Dans le détail, on voit que les sites qui ont l'habitude du télétravail sont plutôt défavorables et ceux qui n'ont pas l'habitude sont plutôt favorables. Attention : les salariés ne sont pas défavorables au télétravail en général, mais au télétravail massif, tel qu’il leur est présenté. En effet, 54% des salariés sont favorables à du télétravail, mais plutôt deux ou trois jours par semaine, pas plus. 

Quelles sont leurs inquiétudes ?

D’abord, l’impact positif du télétravail sur la vie de famille n’est pas si tranché que cela : un salarié sur deux seulement estime que cela  a un impact positif. Mais ce sont aussi et  surtout des craintes sur l’aspect professionnel : plus de la moitié des sondés estiment que le télétravail massif aura un impact négatif pour l'atteinte des objectifs individuels et collectifs. Et si, du côté des avantages, beaucoup mettent en avant le gain de trajet (79%), ou une économie sur les frais de transport (51%), moins de 10% évoquent un développement de la motivation, ou un gain d’efficacité. D’ailleurs, moins de 5 % des salariés estiment qu'il n'y a aucun risque : 87% pointent la perte de lien social, 52% la rupture du lien managérial, et plus d’un salarié sur 3 craint pour sa santé physique ou mentale.

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Le sondage montre aussi que les salariés craignent que le télétravail massif fragilise les emplois et les sites de production. 

C’est en effet ce qui ressort, et que nous avons voulu mettre en avant. A la question "avez-vous peur pour la pérennité de votre site ?", les salariés répondent "oui", à 56%. "Avez-vous peur que votre activité soit transférée dans un pays low-cost ?" Oui, à 58%. "Avez-vous peur que votre activité soit externalisée avec transfert du contrat de travail (ubérisation) ?" Oui, à 58%. Les établissements qui ont le plus répondu sont aussi les établissements les plus inquiets :  à Vélizy, les sondés manifestent plus qu’ailleurs (62%) des craintes pour la pérennité du site ; à Sochaux et Belchamp ce sont des craintes d’externalisation (pour 67% des salariés). 

On sait que PSA a des objectifs, et la volonté de faire bouger les choses. Les salariés savent aussi que nous sommes dans une entreprise très mouvante, qui essaie de s’adapter. Et on ne peut pas l’enlever à Carlos Tavares, le PDG : il essaie vraiment de faire bouger des lignes, d'adapter au maximum les organisations. C’est un atout, mais il faut prendre le temps d’organiser les choses, les règles, cela ne se fait pas en deux mois.  

D’autant que nous avons accord télétravail très intéressant, qui permet déjà de faire trois jours de télétravail par semaine, ce qui est déjà bien- Benoit Vernier, délégué central adjoint PSA

Selon vous, le problème viendrait du fait que le télétravail n'est pas choisi mais imposé ? 

C’est en effet ce qui nous dérange : aucune communication n’a été faite. Au contraire, la direction a pris langue avec des managers, pour leur demander d’organiser les équipes. Pour ceux à qui  cela va, banco, aucun souci ! Mais en revanche, il faut protéger ceux qui ne sont pas prêt à le faire tout de suite.

D’autant que nous avons accord télétravail très intéressant, qui permet déjà de faire trois jours de télétravail par semaine, ce qui est déjà bien, et qui se couple avec un système assez souple de travail à distance ; à côté de cela, les salariés ont un nombre de jours annuel, 30, qu’ils peuvent prendre en travail à distance spontanément, du jour au lendemain, pour événement ou situation exceptionnelle. C’est un accord qui n’est pas exploité à fond. Alors, avant d’accélérer et de passer à marche forcée en plus grand, on pourrait déjà réussir à améliorer les choses, se doter de meilleurs outils numériques, de formation. De la même manière, pour l’instant, la contribution de l’employeur sur les frais est assez ténue, de l’ordre de 10 euros par mois, tout comme la prime d’installation au début du télétravail, de 150 euros. Tout cela peut être amélioré. 

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Mais alors comment expliquer cette décision radicale ? 

Il y a un effet d’aubaine : tout le monde était en télétravail forcé, contraint par les mesures sanitaires. Et du coup, PSA s’est dit, ça marche, on y arrive. Alors que pendant cette période, certains étaient en activité partielle, d’autres le sont toujours… On ne peut pas prendre modèle sur une période aussi critique que celle qui vient de se passer.  Mais joue aussi derrière cela la volonté forte de réduire assez rapidement l’empreinte immobilière : pour l’instant, les métiers tertiaires fonctionnent en open-space, avec 8 bureaux pour 10 salariés, et on compte sur les gens en télétravail pour ne pas avoir de sureffectif. En ce moment, sur le pôle tertiaire, on commence à entendre parler de 7 bureaux pour 10, bientôt ce sera 5… Ce sont des économies énormes. 

Quelle est la suite ? Car PSA a besoin d’un accord avec les partenaires sociaux pour mettre en place un tel mode de fonctionnement ?

En effet, un accord est nécessaire. Notre volonté est d’arriver en négociation en montrant la réalité du terrain, les remontées des salariés, et d’essayer de peser pour que la direction temporise. Je le redis : nous ne sommes pas opposés au télétravail. En revanche, nous voulons fixer des garde-fous pour le salarié, garants d’efficacité de l’entreprise. La direction voulait un accord avant l’été. Nous espérons pouvoir reporter, pour pouvoir faire des expérimentations sur certains sites, sur plusieurs mois, pour essayer de voir ce qui marche ou pas. Il faut prendre le temps de faire les choses bien.

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