De plus en plus difficile de trouver des cigarettes : pourquoi les bar-tabac menacent de baisser le rideau

De plus en plus difficile de trouver des cigarettes : pourquoi les bar-tabac menacent de baisser le rideau
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FOCUS - Les bureaux de tabac font partie des commerces qui ont l’autorisation de rester ouverts. Pourtant, beaucoup ont baissé le rideau, pour des raisons sanitaires mais aussi économiques.

"Vous sauriez où trouver un tabac ouvert ? J'ai fait tout le quartier, tout est fermé." - "Ah non, mais si vous trouvez, ça m’intéresse, moi aussi je cherche des cigarettes !" - "Je vais aller voir place de Clichy." - "S’il est ouvert, vous me dites ?"

C'est un bref échange entre un caissier de supérette et Hervé, habitant du 17e arrondissement de Paris, qui résume sans doute beaucoup d'autres. Car en ce premier jour de confinement, Hervé était déboussolé. Il allait en toute confiance vers son tabac du coin, rue des Moines, ouvert quasiment tout le temps. Il s'est heurté au rideau tiré. Un peu dépourvu, il est remonté vers le bar-tabac de la rue Legendre. Lui aussi fermé. Et c’est comme ça qu’il s’est retrouvé à échanger des conseils avec le caissier du Franprix, rue des Batignolles. Et s’est décidé à pousser jusqu’à la place de Clichy. Il a trouvé un bureau ouvert, et une longue file s’étirant, assez tranquillement, sur le trottoir.

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A Clichy, même souci. Mickael, habitant du quartier, a fait les premières fois plusieurs spots avant de trouver un bureau ouvert. En constatant que tous les tabacs de quartier étaient fermés, il s’est rabattu sur celui du boulevard du Général-Leclerc normalement ouvert jusqu’à minuit. Là, l’ambiance a changé : il est pas loin de 18 h et le rideau de fer est à moitié tiré, un vigile filtre les entrées. Dans la file, les gens s’écartent, les questions montent. "J’ai cru comprendre qu’ils fermaient parce qu’ils n’avaient plus de stocks, parce que les livreurs ne voulaient plus assurer les livraisons", explique Mickaël après avoir discuté avec le vigile. Du coup, il a  a pris une cartouche. Mais l’ambiance particulière, le fait de fermer plus tôt, la crainte d'une pénurie a, pendant quelques instants dans la queue, créé des tensions. 

Les bureaux de tabac ont normalement l’autorisation de rester ouverts pendant le confinement. Pourtant, dès les premiers jours, un fumeur parisien dans le besoin pouvait s’étonner : beaucoup de bureaux de tabac de quartier ont fermé. Les raisons sont multiples, relevant à fois du sanitaire et de questions de trésorerie. Mais pas de problèmes d'approvisionnement, assure à LCI Bernard Gasq, président de la fédération des buralistes Ile-de-France, Oise et Seine-Maritime :  "Côté livraison et approvisionnement, tout marche très bien". Logista-Paris Est, le centre seine-et-marnais qui approvisionne la région en cigarettes, fait en effet des points quasi quotidiens. Et même si en début de semaine, seul 40% du personnel est actif, toutes les préparations et livraisons sont assurées. 

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Pourquoi la moitié des buralistes ont fermé

C’est plutôt dans les bureaux de tabac que le bât blesse. "En Ile-de-France, 40 à 45% du réseau est asiatique", précise Bernard Gasq. "Et avant même les demandes de fermeture, beaucoup de tabacs tenus par la communauté asiatique avaient fermé. Certains ont peur du coronavirus, parce qu’ils sont en contact par We Chat avec leur famille en Chine, qui leur parlait d’un véritable 'massacre'." Mais le buraliste évoque aussi la vague de racisme antiasiatique dont ils ont pu faire les frais. "Certains ont reçu des menaces, se sont fait insulter. Et d’autres ne travaillaient plus du tout parce qu’ils étaient Chinois, et qu’ils n’avaient plus de clients. Les gens ne venaient plus chez eux." Beaucoup ont donc fermé.

Quand le confinement est arrivé, c’est la santé et la sécurité qui a joué. "La raison sanitaire a énormément joué. Beaucoup de buralistes ont estimé qu'il n'avaient pas le matériel nécessaire pour travailler en sécurité", confie Bernard Gasq, qui prend comme exemple son propre cas, dans la banlieue Est. "J’ai des employés. Ils m’ont demandé le droit de retrait. C’est normal, et je ne peux pas aller contre, car je leur dois la sécurité sanitaire." Lui est diabétique, et donc un cas à risque. "J’ai été obligé de fermer mon établissement. C’est pour cela que, dans mon quartier, énormément de points de vente sont fermés."  D’autres tabacs, enfin, ont fermé par manque de clients : "Dans beaucoup de quartiers parisiens, ou de quartiers d’affaires, qui ne regroupent que des bureaux, les buralistes ne travaillent plus, car ils n’ont plus de clients : les gens sont en télétravail et très peu vivent sur place."

Des conditions difficiles pour rester ouverts

Il fait le compte à vue de nez, et estime que sur la zone Ile-de-France, ce sont entre 50 et 60 % des bureaux de tabac qui sont fermés. Sans doute, cela dépend beaucoup des quartiers. Bernard Gasq a fait un petit sondage sur le 20e arrondissement de Paris, interpellé par un Twittos qui demandait pourquoi rien n’était ouvert. "J’ai envoyé un texto aux 43 buralistes de l’arrondissement. Sur les neuf qui ont répondu, trois étaient ouverts. A Nemours, sur les neufs buralistes de la commune, deux sont ouverts."

Tout cela occasionne un travail supplémentaire chez ceux qui restent ouverts. Et qui seront peut-être, au fil du temps, de moins en moins nombreux. "J'en entends tous les jours des gens dire qu’ils vont fermer, ils ont peur."  Car ceux qui tiennent, se protègent comme ils peuvent. Parfois avec des bouts de ficelle. "Du plastique, des films de cellophane", détaille Bernard Gasq. Mais là encore, certaines situations, vite tendues, sont devenues compliqués à gérer. "J’ai eu le témoignage d’un buraliste qui s’est fait agresser. Car on essaie de faire respecter les règles sanitaires, mais certains viennent acheter des jeux de grattage, on leur dit que ce n’est peut-être pas la priorité. Il y a un client comme ça qui a arraché le cellophane et a craché à la figure de son interlocuteur." Le secrétaire général de la confédération, Philippe Alauze, continue, lui, d’ouvrir son bureau de tabac à Maison-Alfort. "Ses trois employés ont bien voulu rester travailler", raconte Bernard Gasq. "Et lui est dehors pour faire respecter le fait que les gens prennent les écarts entre eux, car c’est du foutoir complet. Y a des incivilités de tous les côtés." Certains embauchent aussi des vigiles. 

Est-ce que toutes les entreprises vont pouvoir repartir ? J’ai très peur- Bernard Gasq, président de la Fédération des buralistes d'Ile-de-France

Et très vite, une autre question se pose, d'ordre économique : pourquoi ouvrir avec toutes ces contraintes  ?  Le tabac est en effet un produit commissionné, sur lequel les buralistes touchent environ 8% du prix. Ils gagnent de l’argent sur tout le reste. Et pour beaucoup de tabacs, notamment les "tabacs humides", ceux qui ont un bar, toute cette partie de la recette n'existe plus. "Aujourd’hui, ils sont privés de tous ces revenus", souligne Bernard Gasq. "Et il va falloir quand même rémunérer les employés, nous entrons dans la période de paie. Alors certes, ils ont droit au chômage technique, mais quand seront-ils remboursés ? Dans 15 jours, trois mois ? En attendant ils sortent la trésorerie sans rentrer d’argent, c’est très difficile." Les tabacs secs, eux, qui peuvent rester ouverts mais ont décidé de fermer, pourront-ils prétendre au chômage technique ? Les questions s'agitent.

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Au point que le président de fédération craint pour la suite : "Est-ce que toutes les entreprises vont pouvoir repartir ? J’ai très peur. La trésorerie des buralistes est très mauvaise depuis des années, aujourd’hui elles sont en survie. Beaucoup vont mourir." Et, rappelle-t-il, le bureau de tabac est un commerce d’utilité locale. "Dans certains quartiers, c’est très souvent  le dernier commerce qui reste et s’ils meurent, ce sont des quartiers complets qui vont partir dans le mur." Le professionnel en appelle ainsi aux pouvoirs publics. "Evidemment, les personnels hospitaliers sont prioritaires. Mais aujourd’hui, tous les buralistes, comme les commerçants, sont en première ligne, en train de travailler. Il faudrait peut-être que l’Etat agisse pour vraiment protéger ces gens qui sont au front."

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