Coronavirus - "On a l'impression d'être sacrifiables" : travailler ou se protéger, le dilemme des livreurs à domicile

 Coronavirus - "On a l'impression d'être sacrifiables" : travailler ou se protéger, le dilemme des livreurs à domicile
Emploi

Toute L'info sur

Coronavirus : la pandémie qui inquiète la planète

TRANSPORT – Depuis les débuts de la crise du coronavirus, les travailleurs des plateformes numériques, qui livrent des repas ou des petits colis, sont parmi les plus exposés. Comment cela se passe ? On fait le point.

"Oh, j’ai le temps, je ne suis plus occupé du tout !" Depuis ce matin, Damien a raccroché les crampons. Il est livreur à vélo, dans la région nantaise, et travaille à plein temps pour plusieurs plateformes, Deliveroo, Stuart, UberEats, ou encore You2You, un partenaire de DHL, dans la livraison de petits colis. Et depuis les annonces d’Emmanuel Macron lundi soir, il a décidé de se mettre en retrait. "Je me mets en chômage technique non rémunéré", nous explique-t-il. Attention, il pourrait travailler, car les livraisons sont toujours autorisées. Sauf que lui "ne préfère pas".  

Comme Damien, des milliers de coursiers et livreurs à vélo ou scooter sont confrontés avec le coronavirus à un vrai dilemme : continuer à travailler ou pas ? La situation est en effet, comme pour beaucoup de secteurs, confuse. Malgré les restrictions, les plateformes de livraison en ligne peuvent continuer à fonctionner. Mais à cause de leur structure si particulière – les coursiers sont des indépendants, souvent autoentrepreneurs, et ne sont donc pas protégés comme des salariés, dont les entreprises sont tenues responsables de la santé et de la sécurité. Et alors que tout le monde se confine, ces travailleurs des rues sont particulièrement exposés. Sauf qu’arrêter, c’est ne plus être payé. 

Lire aussi

Les coursiers en plein questionnement

Pour Damien Jeanniard, qui est aussi secrétaire général du Syndicat des coursiers autonomes de Loire-Atlantique, qui s'est monté en décembre dernier, c'est clair : "Le message que nous voulons faire passer est que ce n’est pas raisonnable de continuer à travailler", dit-il. "D'abord, parce qu’on prend un risque pour soi-même, mais aussi parce qu’on est un risque pour les autres. Sur une semaine à temps plein, on va être potentiellement en contact avec 150, 200 personnes : les restaurateurs, les employés des restaurants, les clients… Si on est porteur du virus, on peut potentiellement contaminer pas mal de monde."

Que faire alors ? Les retours de terrain des syndicats et les questionnements qui foisonnent sur les forums de discussion de livreurs montrent que deux camps s’opposent. Il y a d'abord ceux qui estiment qu’ils ne peuvent pas se permettre de perdre des journées voire des semaines de travail, qui veulent donc continuer, malgré les risques. Car les rangs des livreurs sont aussi composés de travailleurs précaires, voire de sans-papiers. Juste après l’annonce de confinement ont émergé, sur les forums, de multiples questions : "C’est assez flou, l’Etat nous autorise à travailler demain ?" demande ainsi Moha. Pierre abonde : "On ne sait pas si on va se faire arrêter, mais aussi s'il y aura des clients, et si c'est risqué... Un avis ?" Un confrère explique que oui, ce sera possible, à condition de remplir le certificat. Ce qui n’est pas sans soulever d’autres problèmes, d’autres questionnements : "On l'imprimera à chaque sortie ? Et on l'imprime où ?  Tous les établissement d'impressions sont fermés..." 

Damien, lui, est dans le camp d'en face : s'arrêter, quel qu'en soit le coût. "Evidemment, pour beaucoup c’est la seule source de revenu. Mais je préfère me dire que nous avons tout de même une certaine responsabilité sociale, qui est de pas contaminer tout le monde. Je me porte bien, mais si je vois des personnes âgées qui tombent malades à cause de moi, je ne me porterais pas bien."

Ce n’est pas la livraison sans contact qui va changer quelque chose- Damien Jeanniard, des Bikers nantais

Les plateformes de livraisons, si elles peuvent en effet continuer à fonctionner, ont tout de même adapté le système, avec le coronavirus. D’ailleurs, depuis lundi, Bercy a édicté un Guide des précautions sanitaires à respecter dans le cadre de la livraison de repas à domicile. Une des mesures fortes : la mise en place de la "livraison sans contact". "La plupart des plateformes l’ont mise en place la semaine dernière et cela a été rendu obligatoire hier", explique Edouard Bernasse, du CLAP, collectif de livreurs parisiens. "Ils ont adressé des messages aux livreurs avec un rappel de mesures à prendre, les fameuses mesures barrières. Certains sont allés plus loin, par exemple Deliveroo a fait une petite vidéo pour expliquer 'comment on fait pour livrer sans contact'."

Mais pour beaucoup de coursiers, tout ça est un peu de la com', et notamment cette "livraison sans contact" : "Même si on reste à un mètre du client, il va de toute façon récupérer un sac qu’entre 30 et 50 personnes auront touché avant…" "Les gens ne sont pas idiots", abonde Edouard. "Ils se doutent bien que leur burger a été touché par le cuisinier, qui prend le burger, le met sur le comptoir, pour que le restaurateur le prenne, le mette dans un sac que prend le coursier… Ce n’est pas la livraison sans contact qui va changer quelque chose. Et puis à la base, vous êtes dans la rue, vous êtes sale, si vous êtes à vélo, vous suez, vous pouvez tousser… Ce n’est pas sérieux !"

En vidéo

Coronavirus : de quelles aides les entreprises vont-elles pouvoir bénéficier ?

Surtout, hormis les bons conseils de la plateforme donc, aucune aide concrète n’est fournie aux livreurs, ce à quoi d’ailleurs les plateformes ne sont pas tenues. Et si le Guide et les plateformes rappellent aux livreurs qu'il faut porter un masque et utiliser du gel hydroalcoolique, elles ne sont nullement obligées d'en fournir, et le font d'ailleurs rarement. "En revanche, ces mesures leur permettent de se dédouaner de toute responsabilité, en disant que comme nous sommes indépendants, ce n’est pas leur rôle", estime Damien. 

Résultat, pour se protéger, chaque coursier fait comme il veut ou peut. "C’est un peu le bric-à-brac, reconnaît Damien. "Des gants, on n'en trouve pas tant que ça, les masques, nulle part, ça devient compliqué. On nous demande de nous laver les mains régulièrement, mais quand on travaille dans la rue sur un vélo on a pas forcément un lavabo à disposition." Edouard a noté dans les rues quelques trouvailles, comme ce coursier qui mettait des gants de cuisine sous ses gants de moto… 

On a déjà un peu le sentiment d’être des travailleurs sacrifiables- Edouard Bernasse, du CLAP

Les syndicats et associations en appellent ainsi à une protection des indépendants. "Les instructions du gouvernement donnaient déjà le sentiment du deux poids, deux mesures", estime Edouard Bernasse. "On nous dit 'tous les salariés sont confinés, les entreprises vont avoir des reports de charge, les restaurants qui ne sont pas de première nécessité vont fermer. Par contre, les indépendants, les précaires et ceux qui travaillent dans la rue, allez-y' !", estime Edouard. "On avait déjà un peu le sentiment d’être des travailleurs sacrifiables. Alors il y a des sacrifiables utiles, comme les infirmiers, ou les militaires. Mais nous, sommes des 'sacrifiables récréatifs'. Honnêtement… Soit on fait du confinement total, soit on ne fait rien." 

Et comme un livreur qui ne travaille pas n’est pas payé, que ce système risque surtout de pousser à travailler les plus précaires des précaires, les collectifs demandent la mise en place d’une indemnisation, comme peuvent le faire les entreprises en ayant recours au chômage partiel. "C’est idiot de dire que les restaurants vont fermer mais qu’on continue la livraison. Il faut faire les choses jusqu’au bout. Ce serait plus raisonnable d’indemniser les autoentrepreneurs et arrêter le service. Indemniser les autoentrepreneurs des plateformes, comme on indemnise les salariés."

Contactées, les plateformes indiquent tout de même plancher sur certains ajustements. Ainsi, UberEats qui multiplie les conseils d’hygiène auprès des restaurateurs et des livreurs, indique qu’elle compter "mettre tout en oeuvre pour que les livreurs puissent récupérer des lingettes nettoyantes et des gels hydroalcooliques directement dans des stations service Total, les seuls commerces qui restent ouverts. Chez Deliveroo, on indique ajuster au jour le jour les nouvelles mesures à mettre en place. La plateforme indique aussi avoir mis en place un fonds exceptionnel pour les contaminés ou ceux qui sont en quarantaine. Chez You2You, la décision a été plus radicale : la plateforme vient d'annonce ce mardi en fin de journée suspendre toutes ses activités. "Protéger la santé des coursiers de la flotte, des clients et de nos équipes est notre absolue priorité", écrit le groupe dans un communiqué.

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent