Discrimination à l’embauche : pas de "name and shame" pour les entreprises épinglées ?

Discrimination à l’embauche : pas de "name and shame" pour les entreprises épinglées ?

DISCRIMINATION - Une campagne de testing contre les discriminations à l'embauche vient de se terminer, mais le gouvernement, qui promettait de donner le nom des entreprises fautives, temporise.

C’est une nouvelle étude qui montre qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire dans la lutte contre les discriminations à l'embauche. Mais qui interroge aussi sur la méthode pour la mener. Quatre chercheurs de la Fédération TEPP (Théorie et évaluation des politiques publiques) ont publié ce mardi un rapport pour éclairer sur l’ampleur des discriminations à l’embauche, notamment dans les très grandes entreprises. 

Cette grande campagne de testing avait été lancée après les promesses du candidat puis président Emmanuel Macron de "pénaliser les discrimination à l’embauche". En 2017, lors d’un discours à Tourcoing, dans le cadre de son plan pour la politique de la ville Emmanuel Macron, s'était même engagé à faire, "rendre publics les noms des entreprises les plus délinquantes en la matière", faisant allusion à la pratique anglo-saxonne du "name and shame". Pas de pénalité juridique ou financière, mais, en traduction française, "nommer et couvrir de honte" les fautifs. Jouer sur leur réputation.

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Des résultats, encore une fois, accablants

Les testings ne sont pas nouveaux : le précédent gouvernement, via l’ancien ministre de la Ville Patrick Kanner et Myriam El Khomri, alors ministre du Travail, avaient déjà expérimenté cette méthode. En 2016, ils avaient publié une étude qui montrait que 12 entreprises sur les 40 alors testées présentaient un "risque élevé de discrimination dans le traitement des candidatures".  

La nouvelle opération dont les résultats ont été publiés mardi, lancée sous le gouvernement Macron, se veut encore plus ambitieuse, décrite comme "le plus grand testing jamais réalisé". Entre octobre 2018 et janvier 2019, 8.572 tests ont été effectués, sur 103 entreprises, avec l’envoi de 17.643 candidatures et demandes d’information. Il s'agissait de tester de très grandes entreprises, en retenant comme base de sélection la liste des 250 plus grandes capitalisations de la Bourse de Paris. 

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De si bons élèves ?

Ces grandes entreprises sont a priori des élèves exemplaires : elles disposent de puissantes directions de ressources humaines, de moyens d’organiser des processus de recrutement garantissant l’égalité des candidats, et sont de surcroît engagées dans des démarches de responsabilité sociale d’entreprise, font partie de clubs pour la promotion de la diversité, affichent toutes sortes de chartes et de labels égalité et diversité. Bref, à tous les égards, ces grandes entreprises de plusieurs dizaines de milliers de salariés devraient figurer parmi les plus exemplaires du respect de l’égalité dans le recrutement. 

Sauf qu’il n’en est rien. Les chercheurs mettent "en évidence une discrimination significative et robuste selon le critère de l’origine, à l’encontre du candidat présumé maghrébin", indique le rapport. Il y apparaît en effet que les candidats d'origine nord-africaine ont 20% de réponses en moins. Et ce, dans la plupart des secteurs.

Il s'avère encore que ce sont les plus grosses entreprises - celles dont le chiffre d'affaires est supérieur à la médiane  - qui discriminent "nettement plus le demandeur nord-africain" que celles dont le chiffre d'affaires est inférieur à la médiane. Une interprétation avancée est que est que les très grandes entreprises sont plus attractives, suscitant un nombre plus élevé de candidatures pour chaque poste, ce qui implique une plus grande sélectivité dans le recrutement et, partant, une exposition au risque de discrimination plus élevée; Au final, sur les 103 entreprises testées, entre 5 et 15 entreprises sont jugées discriminantes.

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Recruter autrement : la fin de l'entretien d'embauche

Les faits sont donc là. Et maintenant ? C’est la question que soulève France Inter, qui pointe la discrétion du gouvernement sur le dossier en révélant sa publication. D’après la radio, le rapport serait en effet bouclé depuis bien longtemps, et aurait été volontairement "passé sous silence". "Ses résultats sont sur la table du gouvernement depuis plus de huit mois, sans qu'aucune communication ne soit pour le moment prévue", souligne la radio publique, qui a joint le ministère du Logement et de la Ville, en charge de ce dossier : "L'exécutif ne souhaite pas donner de noms aujourd'hui, et les chercheurs ne peuvent dévoiler les entreprises épinglées par leurs tests". "Ce testing n'a pas du tout été mis dans un placard", assure de son côté le cabinet de Julien Denormandie, contacté par LCI. "L'idée est qu'il nous serve de base de travail, pour amener les entreprises concernées à changer leur comportements. Nous en sommes à la première étape, qui est de discuter avec elles." Quant à l'utilisation ou non du "name and shame", le cabinet indique "ne rien s'interdire pour la publication, mais nous voulons faire les choses dans l'ordre, pour que ce soit efficace et pertinent, et non pas être dans des postures."

Pour rappel, sous le gouvernement précédent, après le testing de 2016, les entreprises les plus discriminantes avaient été sommées de rendre des plans d’actions correctives. Ceux-ci avaient été évalués par un cabinet d'audit, et deux d'entre eux n'avaient pas été jugés à la hauteur. Alors en 2017, à l'issue des phase de discussions, Myriam El Khomery avait rendu leurs noms publics, désignant ces entreprises comme présentant un "risque élevé" de discrimination à l'embauche. Ils s'agissait d'Accor et Courtepaille. A l'époque, alors ministre de l'Economie, Emmanuel Macron était lui aussi adepte de la méthode : c'est même lui qui avait initié la pratique en 2015 en dénonçant 5 grandes entreprises qui ne payaient pas leurs petits fournisseurs.

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