Discrimination à l’embauche : un "name-and-shame" du bout des lèvres

Discrimination à l’embauche : un "name-and-shame" du bout des lèvres
Emploi

DISCRIMINATION - Les ministères du Travail et du Logement ont rendu public les résultats d’un grand testing réalisé sur 40 entreprises parmi les 120 plus grandes françaises. Les entreprises ciblées dénoncent une étude biaisée. Le gouvernement assume tout en soulignant les "limites méthodologiques" de l'enquête. Quant à SOS Racisme, il attend "beaucoup plus".

Air France, Accor, Altran, Arkéma, Renault, Rexel et Sopra Steria. Voici les noms des entreprises épinglées par un étude de discrimination à l'embauche dévoilée par le gouvernement, qui l'avait commandé. Un "testing" d'une ampleur inédite et une menace mise à exécution par le gouvernement : celle de faire du"name-and-shame" - publier le nom de "mauvais élèves" . Mais du bout des lèvres. 

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Une grande prudence

Cependant, avant de publier, les ministères ont pris toutes les prudences. "A ce stade de l’étude, aucune conclusion ne peut être consolidée ni des enseignements par entreprise définitivement tirés", indique en préambule une note d'avertissement, qui précise que l'étude comporte deux limites méthodologiques, à savoir que les recrutements se font de plus en plus avec des assistants web RH, et que les postes testés pouvaient dépendre de sous-traitants... "Par transparence, ce travail universitaire est mis en ligne tel que fourni par l’équipe de chercheurs", précise encore la note. "Il ne constitue pas la position des autorités publiques ni une validation officielle de ses éléments d’analyse. La méthode scientifique retenue, qui repose sur des candidatures fictives, ne vise pas et ne peut servir à caractériser des infractions pénales." 

Les entreprises en cause, elles, ont été "contactées pour échanger sur l’étude, sur ses résultats et ses limites et travailler

pour développer de nouvelles actions dans le cadre de leur politique", souvent "très proactive en faveur de

la diversité des recrutements et des parcours", insiste encore le gouvernement dans sa note. Une prudence qui ne suffit pas à désamorcer les réactions des entreprises épinglées : à peine le rapport était-il dévoilé jeudi soir qu'Air France envoyait un communiqué contestant "totalement" ses conclusions et  évoquant des salariés "choqués et dans l'incompréhension". Un peu plus tard, dans un communiqué commun, les entreprise épinglées se sont dites "indignées" par "les faiblesses manifestes de la méthodologie utilisée qui aboutit à des conclusions erronées". Renault a cependant dit son souhait de "coopérer avec les pouvoirs publics" dans les groupes de travail envisagés.

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Flottement sur le "name and shame"

La révélation de ces noms devait clore une période de cafouillage. Le 8 janvier dernier en effet, France Inter avait révélé les résultats de la même étude, mais menée sur un panel plus large, de 103 grandes entreprises. Les chiffres étaient encore plus confondants, montrant qu’un candidat s’appelant "Mourad Benzakri" avait 20 ou 30% de chances en moins d’être rappelé qu’une candidate nommée "Amandine Fournier". Ledit rapport était, d’après la radio, "sur la table du gouvernement depuis plus de 8 mois, sans qu'aucune communication ne soit pour le moment prévue". Une inaction, une discrétion qui avait "poussé l'équipe de chercheurs mandatés pour l’étude à publier les résultats". 

A l’époque, le cabinet de Julien Denormandie, ministère du Logement et de la Ville, en charge du dossier, se défendait : "Ce testing n'a pas du tout été mis dans un placard", assurait-il le 8 janvier à LCI. "L'idée est qu'il nous serve de base de travail, pour amener les entreprises concernées à changer leurs comportements. Nous en sommes à la première étape, qui est de discuter avec elles." Quant à l'utilisation ou non du "name and shame", le cabinet indiquait "ne rien s'interdire pour la publication", mais vouloir "faire les choses dans l'ordre, pour que ce soit efficace et pertinent, et non pas être dans des postures."

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 L'affaire aurait pu s'arrêter là mais dans la foulée, le 20 janvier, Marlène Schiappa, la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, interviewée sur RTL, avait assuré que "le 6 février" serait présenté "avec plusieurs ministres la première stratégie gouvernementale" de lutte contre les discriminations. La secrétaire d’Etat annonçait aussi la possibilité d’aller "vers du 'name and shame', c'est-à-dire nommer des entreprises qui discriminent". Chacun avait pris date. Sauf que depuis, la secrétaire d’Etat était restée très discrète sur le sujet.

Contacté par LCI, le cabinet du ministère du Travail se défend aujourd'hui de toute frilosité. "La première étude, dont sont extraits les chiffres de celle que nous dévoilons, portait sur 103 entreprises de toutes tailles et était réalisée à l’initiative des chercheurs. Mais cette partie-là n’engageait pas le gouvernement, et à l’époque, n’appelait pas de commentaires, car nous voulions centrer l'analyse sur les grandes entreprises. Maintenant que nous avons les résultats, nous les communiquons et les mettons en ligne." Le cabinet souligne par ailleurs que l'étude va être poursuivie : l’an prochain, 40 autres entreprises vont être testées, et 40 autres l'année d'après. Le tour du SBF 120 aura ainsi été fait. 

SOS Racisme attend "beaucoup plus de l'Etat"

La question de la discrimination à l’embauche était l’une des promesses du candidat puis président Emmanuel Macron. En 2017, lors d’un discours à Tourcoing, dans le cadre de son plan pour la politique de la ville, il s'était ainsi engagé à  "rendre publics les noms des entreprises les plus délinquantes en la matière". Mais par la suite, le gouvernement avait paru plus frileux.  Et si aujourd'hui des noms d'entreprises ont été dévoilés, aucune trace d'un plan d'action, aucune mention d'une quelconque "stratégie gouvernementale", comme l'avait avancé Marlène Schiappa. Des annonces pourraient cependant arriver "après les municipales", indique une source proche du dossier. 

Côté associations justement, Dominique Sopo, président de SOS Racisme, confie à LCI son impatience. "Des études qui montrent que des discriminations existent, en soi, ce n’est pas une nouvelle renversante : le phénomène est déjà assez bien documenté", estime-t-il. "Mais la stratégie avancée doit être interministérielle, réfléchie, à la hauteur des enjeux. L'Etat ne peut pas se contenter d’avancer des mesurettes, en se contentant de dire qu'on va 'mettre en synergie les bonnes pratiques des acteurs associatifs ou de telle ou telle collectivité locale'." 

Car le fameux le fameux "name and shame" est certes une "démarche intéressante", mais insuffisante à ses yeux. "C’est une pratique que nous-mêmes utilisons depuis des années. Que les associations le fassent pour faire exister le sujet, c’est très bien, mais on attend beaucoup plus de l’Etat", lance-t-il. Avant de conclure :  "La discrimination, c’est un délit inscrit dans le code pénal, c’est passible de peines de prison extrêmement lourdes. La discrimination constitue un véritable fléau pour des millions de personnes, et aujourd'hui, il n'y a pas de politique publique sur le sujet digne de ce nom en France." 

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Hermann Ebongué, de SOS Racisme, réagit à l'étude

Dans un communiqué envoyé ce vendredi, SOS racisme indique par ailleurs qu'elle signale les faits au Parquet de Paris. 

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