Avons-nous peur d’un "péril jeune" ? Quand les stéréotypes poussent la jeunesse française au chômage

Emploi
EMPLOI - En France, les jeunes, et notamment les plus diplômés, connaissent davantage de chômage que dans d'autres pays similaires. Une étude de l'EM Normandie montre que de nombreux stéréotypes persistent sur eux. Résultat : cela nuit à leur embauche.

C’est une spécificité dont l’on se passerait bien : en France, le chômage des jeunes est haut. Très haut : 20,1% tous niveaux de qualification confondus, contre 14,2% en Europe. Comment expliquer cette spécificité ? Les recruteurs ont-ils peur des jeunes ? Y a-t-il un "péril jeune" ? Le chercheur Jean Pralong, titulaire de la Chaire Compétences employabilité et décision RH de l’EM (Ecole de management) Normandie, a tenté de comprendre cette exception. 


Dans cette optique, il a notamment comparé les trajectoires de jeunes diplômés niveau bac + 5 en France, au Royaume-Uni, au Portugal, en Suisse, aux Pays-Bas et en Allemagne.  Car pour ces diplômés, la différence est encore plus frappante : en France, ils sont 9,2 % à être au chômage un an après la fin de leurs études, tandis que leurs homologues européens sont près du plein emploi (4, 8%).  

Douloureuse insertion

De manière générale, l’insertion professionnelle est, pour les jeunes Français, plus douloureuse qu’ailleurs : 18 mois après leur diplômés, seuls 17, 2% sont en CDI (dans une autre entreprise que celle où ils ont fait un stage ou un apprentissage), contre 32,4 % chez les voisins tandis que 7, 4% sont au chômage contre 3, 2% dans le reste de l’UE. Seuls 6% ont signé un CDI dans l'entreprise où ils ont fait leur stage ou leur alternance, contre 16, 3% en UE. En revanche, ils sont plus nombreux qu'ailleurs (31% contre 14 %) à connaître des "insertions retardées", c’est-à-dire une période de chômage d’une durée de 7 mois en moyenne avant un CDI.


"L'insertion des jeunes diplômés français passe plus souvent par une étape de contrat précaire qui fonctionne comme une pré-embauche", souligne Jean Pralong. "Tout se passe donc comme si les entreprises souhaitaient tester les jeunes diplômés via un CDD."  Même l’alternance, ou l’apprentissage, ces dispositifs qui permettent de se former dans l’entreprise, ne jouent pas leur rôle de tremplin : à la différence des Pays-Bas ou de l'Allemagne, les jeunes Français sont rarement recrutés par les sociétés où ils ont été alternants. "Les entreprises françaises utilisent l’alternance comme opportunité d’emploi alternative au CDD ou au CDI plutôt que comme une pré-embauche", analyse Jean Pralong. "Elles y gagnent de la flexibilité, mais elles y perdent les bénéfices notoires de l’alternance : l’opportunité de former les jeunes aux compétences spécifiques qui font leur culture." Des jeunes qui, une fois formés aux spécificités de l’entreprise, sont remis sur le marché du travail… et donc formés pour la concurrence. 

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Le stéréotype du "péril jeune"

Comment expliquer ces différences selon les pays ? Est-ce la croissance et les différences entre marchés du travail ? Non, prouve l'étude : des pays où la croissance est plus faible qu’en France, comme la Suisse ou le Royaume- Uni, insèrent plus rapidement leurs jeunes diplômés. Est-ce, alors, à cause du degré de protection des contrats de travail ? Pas davantage, écrit Jean Pralong : c'est même en France, où la rigueur de la protection des contrats précaires est la plus forte, que les CDD sont le plus utilisés. 


L’étude s’est alors penchée sur la rationalité des recruteurs dans le processus de décision en matière d’embauche. Sur l’image qu’ils ont des jeunes comme salariés. Et il s’avère que, dans la tête des managers et cadres RH interrogés, les jeunes sont affublés de certains a priori : ils auraient ainsi des attentes fortes envers l’ambiance de travail et l’harmonie vie personnelle/vie professionnelle. Ils seraient plus difficiles à fidéliser. Ils seraient plus individualistes, moins respectueux de la hiérarchie et plus difficiles à intégrer dans les équipes. Ils seraient, cependant, plus créatifs et plus multitâches. Une liste de stéréotypes, que rassemble l'auteur sous le terme de "péril jeune", en clin d'oeil au film du même nom de Cédric Klapisch.  


Certes, tous les pays adhèrent en partie à ces stéréotypes. Mais c'est en France qu'ils sont les plus forts, supérieurs de 41,4 % à la moyenne. Et plus l’adhésion au stéréotype est forte, plus l’insertion des jeunes diplômés est difficile. "Les caractéristiques supposées des jeunes sont des handicaps à leur insertion", conclut l'étude. "Elles font hésiter les entreprises avant de recruter un jeune diplômé et, plus généralement, de créer des postes destinés aux jeunes diplômés. Elles expliqueraient donc le choix des CDD comme stratégie de pré-embauche, c’est-à-dire comme moyen de vérifier concrètement qu’un jeune candidat va bien se comporter de façon adéquate."


> Consulter l'étude dans son intégralité : Le "péril jeune" : comment les stéréotypes sur la jeunesse nuisent à l'employabilité des jeunes en France

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