"Des chiffres violents, une réalité inquiétante" : un salarié syndiqué sur deux s'estime discriminé

Emploi

MONDE DU TRAVAIL - Le Défenseur des droits et l’Office international du travail ont publié ce jeudi leur 12e baromètre, qui porte cette année sur les discriminations syndicales. Le phénomène est vaste et inquiétant pour le dialogue social.

Un salarié qui, au lendemain de sa désignation comme délégué syndical, est convoqué puis mis à pied pour des faits survenus deux mois plus tôt. Un opérateur de sécurité licencié pour faute grave, une semaine après sa participation à un mouvement de grève. Représentante du personnel, une éducatrice spécialisée dans un foyer accueillant des mineurs étrangers qui est convoquée à un entretien préalable après avoir dénoncé dans les médias les conditions d’accueil de la structure. Un chauffeur de poids lourd avec une activité syndicale, victime de plusieurs procédures de licenciement, de provocations et humiliations, et non remboursement de ses frais de déplacements…

Un point commun dans ces parcours cabossés : ils ont une activité syndicale. Ce sont quelques exemples de saisines traitées par le Défenseur des droits et liés aux discriminations syndicales. Un type de discrimination rarement étudié, qui est pourtant le 5e motif de discrimination au travail. C'est pourquoi, Jacques Toubon, le Défenseur des droits? et l’Organisation internationale du travail (OIT) ont axé leur 12e Baromètre sur le sujet. Et les résultats de cette enquête, menée à la fois auprès d'un panel représentatif de la population et de 33.000 adhérents des huit principaux syndicats, font dire à Jacques Toubon que "le phénomène est loin d'être marginal" : 46% des personnes syndiquées interrogées affirment ainsi avoir été déjà discriminées. L’engagement syndical est d'ailleurs perçu comme un risque professionnel pour 42% de la population active et 67% des syndiqués interrogés.  Et la peur des représailles est ce qui dissuade le plus la population active de s’engager dans une activité syndicale (35%). 

Pas d'évolution de carrière, des conditions de travail qui se dégradent

Au travail, ces discriminations prennent la forme de sanctions : absence d’évolution de carrière pour 47% des personnes syndiquées, dégradation du climat de travail (44%), des conditions de travail (36%) ou non augmentation de salaire (30%). Cela peut-être aussi, mais plus rare, des discriminations à l’embauche : "Nous avons ainsi eu l’exemple de huit délégués syndicaux dans une entreprise, rachetée par une autre. Tous les salariés ont été repris, sauf ces huit", raconte Slimane Laoufi, chef du pôle Emploi et services privés du Défenseur des droits.

"C’est une violation particulièrement grave des droits, car il s’agit d’un droit dont découlent et dépendent les autres, qui détermine la capacité des travailleurs à se faire entendre", dit Cyril Cosme, directeur du bureau de l'OIT France. "Il n’y a pas de dialogue social avec des discriminations syndicales. Le champ des négociations collectives s’est considérablement élargi ces dernières années et la lutte contre les discriminations syndicales est aussi la condition pour que cette culture du dialogue social émerge."

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Une image ringarde, dégradée, voire d'inutilité- Marjorie Alexandre, secrétaire confédérale FO

Et au contraire, cette culture du dialogue semble particulièrement menacée. "Quand on voit que 30% des salariés n’osent pas se syndiquer par peur des représailles, c'est à mettre en lien avec la montée de la précarité, la crainte des emplois précaires", estime Marjorie Alexandre, secrétaire confédérale FO secteur international, qui pointe l'exemple de ces travailleurs de plateforme : "Nous constatons qu’il y a une volonté au niveau européen de les pousser vers la création de collectifs plutôt que vers les syndicats. C’est une tendance inquiétante : les collectifs n’ont pas de systèmes de représentation, ne sont pas reçus par les pouvoirs publics. C’est une façon de réduire leurs droits et d’opposer les salariés pour tirer tout le monde vers le bas."

C’est aussi ce qu’estime Alexis Meyer, directeur des affaires sociales de la Fédération française de l’assurance, qui a été "surpris", "déstabilisé" par ces "chiffres violents, massifs" et la "réalité inquiétante" qu'ils reflètent : "En France, l’acceptation du fait syndical est dégradée par rapport à nos voisins. Cela explique pourquoi le taux de syndicalisme est faible. Cela doit nous amener à réfléchir sur la place du syndicalisme en France et sur le rôle des partenaires sociaux."

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La pire des choses pour un DRH est de n’avoir personne avec qui dialoguer- Alexis Meyer, directeur des Affaires sociales de la FFA

En entreprise, lutter contre ces discrimination passe par "créer un environnement le plus favorable possible" : faire en sorte qu’il y ait une meilleure intégration de ces salariés pendant le mandat mais aussi après, en valorisant leurs parcours et les compétences qu’ils ont pu y développer. Surtout, faire connaître. "Le fait social est mal connu, son organisation non plus", rappelle Alexis Meyer. "Aujourd’hui, un jeune ne sait pas à quoi sert un représentant du personnel, ni un syndicat et le dialogue social est quelque chose de très hypothétique pour lui. Le but du jeu est de lui montrer ce que peuvent lui apporter ces instances collectivement. Car la pire des choses pour un DRH est de n’avoir personne avec qui dialoguer. On a besoin de ça pour engager un dialogue social de qualité." 

Olivier Veber, directeur général des services du département de Seine-Saint-Denis, ne pense pas, non plus à une "intentionnalité" de l'employeur dans ces discriminations. Dans son Département, il a joué sur deux leviers : des formations au dialogue social et au droit syndical pour les employeurs, et côté syndical, une réflexion pour assurer d’assurer le déroulé de carrières "respectueuses" des personnes, ce qui passe notamment par des formations de remise à niveau de leur métier, pour des personnes ayant parfois quitté leur poste depuis 15 ans. "Il faut aussi qu’il y ait un message fort de l’employeur de reconnaissance et valorisation du travail syndical", dit-il. "Pour que concrètement on s’assure que rien n’empêche les agents de s’engager syndicalement, et possiblement un jour de ne plus l'être."

> Pour consulter le 12e Baromètre de la perception des discriminations syndicales dans l'emploi

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